Démarrons notre série « Les récits de l’été » avec un texte de Laurent qui vous entraîne dans les années 1960 : un enfant de sept ans découvre à son niveau ce qu’est une frontière. L’enthousiasme de la découverte finit par se transformer en cauchemar. Bonne lecture !
La frontière
L’enfant part en vacances en Espagne avec sa famille. On lui a beaucoup parlé de ce pays frontalier de la France, qui s’étend derrière une chaîne de montagnes. Il imagine un territoire étrange, où tout est différent : la langue, les gens, la nourriture, les routes… Autour de lui, il entend les mots « dictature », « prison », « répression », « Franco ». Mais aussi « taureaux », « corrida », « chorizo », « sangria ». Un flot d’images confuses parcourt sa tête. Le soir, il s’endort avec les mots des cours d’espagnol que prend sa mère.
Pour arriver à bon port, il sait qu’il doit entreprendre un long périple de deux jours dans une seule voiture avec toute sa famille et un Espagnol vivant en France qui retourne dans son pays pour l’été. Il voyage devant, entre son père et sa mère. Il regarde attentivement les paysages qui défilent. Mais pour l’heure, sur le territoire français, tout paraît normal.
Le soir, pour la première fois de sa vie, il doit dormir dans un hôtel. L’Espagnol, lui, devra dormir dans la voiture : il n’a pas d’argent pour se payer une chambre.
Le lendemain surgit, enfin, la fameuse chaîne de montagnes dont il a tant rêvé : les Pyrénées. La route vers le col du Perthus est très encombrée par un flot de voitures se rendant en Espagne. Le Perthus, qui marque la frontière entre les deux pays. La fameuse frontière, ce mot qui tourne en boucle dans sa tête depuis des mois.
L’enfant est fasciné. Tout lui paraît étrange et merveilleux. C’est donc cela, la frontière : la route étroite qui monte dans une ville, les véhicules qui roulent au pas, les piétons qui s’affairent sur les trottoirs.
Son père s’arrête devant un policier français en uniforme. Il faut montrer les passeports. L’enfant est impressionné. Sa famille va-t-elle avoir des problèmes. Pour faire taire son anxiété, il demande à la cantonade : « Mais on est où, ici ? En France ou en Espagne ? » « Entre les deux ! », lui répond le policier en souriant.
On roule un peu plus loin. Second contrôle des passeports, cette fois par un policier espagnol coiffé d’un chapeau étrange. L’homme, impassible, rend les documents et fait signe de continuer en disant : « ¡ Buen viejo en España ! », « Bon voyage en Espagne !». Les premiers mots qu’on entend prononcés par un Espagnol…
La voiture familiale repart. La route est encore longue. L’enfant somnole. Soudain, à un tournant, il voit dans un éclair un homme, les mains en l’air, menacé par deux autres hommes armés d’un fusil. L’image n’a duré que quelques secondes. Il va en faire des cauchemars et cette image va le hanter des semaines et des années plus tard. Aujourd’hui, devenu adulte, il reste persuadé d’avoir vu cette scène. Pour l’enfant qu’il était, ce fut donc aussi cela, le passage de la frontière : l’irruption de la violence dans un quotidien qui en était dépourvu.
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