Animation lors des Journées européennes du Patrimoine 2023
La proposition d’écriture était brève : S’inspirer d’un lieu balnéolais pour raconter une histoire vraie, faire revivre un souvenir d’enfance ou de jeunesse ou bien encore imaginer une vie à un objet.
Sans hésiter, Carmen a choisi de construire son récit autour d’une photo, prise au cimetière de Bagneux. Son histoire est pleine de tendresse et fait joliment vivre un lieu de mémoire. Bonne lecture !
Sous emprise
La première fois que je la vis, il pleuvait comme seul sait pleuvoir un jour d’enterrement. La pluie me traversait le corps et je pouvais sentir mes os se figer à l’intérieur de moi. Le temps paraissait suspendu dans les allées du cimetière communal de Bagneux. Moins grand que son homologue parisien qui le jouxtait, il avait néanmoins le charme de ces lieux de sépultures provinciaux.
Au détour d’une division, elle me faisait face avec ses yeux rêveurs, un peu perdus dans le vague. C’était un buste de jeune fille que rien ne semblait perturber et surtout pas les longs cortèges funèbres dont elle devait avoir l’habitude. Elle était abritée des aléas climatiques dans une petite niche mais si les années n’avaient eu de prise sur elle, ce n’était pas le cas du reste de la sépulture. La pierre avait grandement souffert des outrages des ans, mais le buste conservait une fraîcheur quasi enfantine avec son menton volontaire, sa posture altière et sa jolie coiffure éternelle.
Aujourd’hui, je venais d’être confronté à la mort et elle me semblait si vivante, si belle, si si … En réalité mon trouble était tellement profond et je ne savais plus que penser devant la blancheur de ce marbre. Le soleil venait de refaire sa réapparition, la cérémonie était terminée. Les anges avaient fini de pleurer le défunt et elle, elle me suivait du regard où que je me place. Je me décidais enfin à rentrer, à la fois troublé et fasciné. Il émanait d’elle un profond magnétisme et une emprise bien réelle. Ma compagne, Emilie, attendait notre premier enfant, un enfant dont elle désirait taire le sexe. « Surprise ! », me répondait-elle quand je posais la question. Je n’avais pu assister à l’échographie et pour me punir, elle entretenait un suspense insoutenable car elle savait que je désirais plus que tout avoir un fils pour aîné. Je savais qu’il était idiot de ma part de préférer un garçon qu’une fille mais je ne pouvais m’en empêcher. Un vieux reste patriarcal. Dans la famille, l’enfant premier né avait toujours été un garçon et je priais ardemment pour ne pas déroger à la règle.
Je voyais fort bien que mon trouble ne lui avait pas échappé et elle mit cela sur le compte d’une journée éprouvant à faire mes adieux à un vieil ami. Mais le magnétisme de cette jeune fille était tel que le lendemain matin, j’annulais mes rendez-vous et filais à Bagneux par le 128. Les portes du cimetière ouvraient tout juste et le gardien fut surpris d’une visite si matinale. J’allais droit vers la sépulture en question. Je n’avais même pas encore pris la peine de savoir qui elle était.
Clara Dunois 1950-1965. Seigneur, quinze ans à peine. Une existence fauchée avant d’avoir pu vivre réellement. Clara, emplie de jeunesse et de clarté, avait sombré dans la nuit éternelle. Ne restait d’elle que ce buste à la blancheur étonnante posé là pour toujours et qui ne semblait parler qu’à moi seul. Le moindre son que je percevais, c’était Clara m’adressant une parole, me chantant une chanson, me murmurant des bribes de sa vie. J’en oubliais le temps et ses heures, seul le sifflet du gardien m’arracha à cette douce folie.
Dès lors, je revins toujours et toujours. Pas un jour sans que je rende visite à Clara, nous avions tant à nous dire dans le silence des pierres tombales. Par la même, je délaissais, petit à petit, Emilie qui s’inquiétait pour moi, pour elle, pour notre futur enfant. La nuit, elle pouvait m’entendre prononcer le prénom de Clara dans mon sommeil.
Puis, un matin, ce fut le drame absolu. Là où se trouvait hier encore la sépulture de Clara, il n’y avait plus rien. Rien qu’un tas de terre, un monticule brun, gras tel une glaise lourde et humide. La tombe avait été relevée la veille, après la fermeture du cimetière de Bagneux. Le repos éternel promis à la jeune fille avait été de courte durée. Je rentrais chez moi, en colère et dévasté. Si j’avais su qu’elle était en grand danger, j’aurais tout tenté pour la sauver. Au lieu de cela, Clara avait disparu pour toujours et je me retrouvais presque seul. Emilie, voyant que le chagrin accaparait mon cœur et mon âme, me prit la main avec une tendresse toute maternelle et la posant sur son ventre rond, me souffla à l’oreille : « Et si on l’appelait Clara ? »
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