C’est aujourd’hui Laurent qui vous transporte, en 2063, au Musée des objets disparus. Prêt.e à lire le discours du conservateur.e de musée autour de ces objets disparus et inconnus des visiteurs. Bonne lecture !
Visite au Musée des objets disparus
Vous reconnaissez certainement les objets que l’on voit ici. Une bouteille. Un sac. Un meuble de cuisine. Une poubelle. Une pendule. Un manteau de pluie. Comme vous le voyez, ce sont des objets très banals et très quotidiens. On pourrait multiplier les exemples. A priori, ils n’ont aucun rapport entre eux. Et pourtant, ils ont une particularité commune. Essayez de deviner laquelle.
Oui, Monsieur, allez-y !
Non, ce n’est pas la couleur. N’hésitez pas à les toucher pour définir cette particularité commune.
Madame, oui !
Non, ce n’est pas du bois. Alors, c’est quoi ?
Vous avez raison, Mademoiselle, ils sont fabriqués dans cette matière que l’on utilisait énormément avant l’interdiction définitive du pétrole par l’Union européenne en 2060. Mais quel est son nom ?
Monsieur ?
Ni du plastoque, ni du plistaque ! C’est du plastique !
Il faut savoir que le plastique était fabriqué à partir du pétrole, cette matière noire et nauséabonde, que l’on osait appeler l’« or noir » il n’y a encore pas si longtemps. Un mode d’énergie qui a largement contribué au réchauffement climatique et à tous les drames que nous connaissons aujourd’hui. Dérivé du pétrole, le plastique était même l’un des symboles de cette société du gâchis fondé sur le toujours plus. C’était un matériau fragile, mais très bon marché, utilisable dans de très nombreux secteurs d’activité. Résultat, on en trouve encore aujourd’hui répandu partout dans le monde, jusque dans les déserts les plus inaccessibles ou dans le fond des océans. Cela reste une vraie calamité. On ne sait toujours pas vraiment comment s’en débarrasser.
En 2054, pressé par l’urgence et les associations environnementales, le législateur européen s’est enfin résigné à le supprimer. Donc quelques années avant l’interdiction du pétrole. L’enjeu était devenu à la fois stratégique et symbolique. Mais le plastique était tellement répandu que pour l’interdire définitivement, il a fallu combattre de très influents lobbies. La remise en cause de ce matériau venant évidemment contrarier de très nombreux et gros intérêts économiques et financiers. On a alors vu se déclencher de très habiles et perverses campagnes de désinformation, au nom du bien commun, de la défense de l’emploi et de la qualité de la vie. Des campagnes qui ont réussi à faire peur et à mobiliser les opinions publiques à qui l’on faisait croire à une remise en cause de leur mode de vie.
Dans ce contexte, on a assisté à d’immenses manifestations « spontanées » d’une extrême violence. Il y a eu des morts et des blessés. Des scientifiques, des parlementaires et leurs familles ont été menacées. Les fauteurs de troubles n’ont jamais été retrouvés. La mesure a aussi créé avec des pays où les Européens avaient exporté la fabrication du plastique et la pollution que cela engendre. En Inde ou en Indonésie, on a vu des manifestations regroupant des centaines de milliers de personnes qui ont perdu leur emploi à cause des décisions prises chez nous.
Dans le même temps, il a fallu trouver d’indispensables substituts à ce matériau. Les industriels traînaient évidemment des pieds. La recherche, davantage orientée vers la mise au point de substituts pour les pesticides et autres poisons chimiques dans l’agriculture, a dû bouleverser un certain nombre de ses priorités. On a vu fleurir des innovations totalement loufoques ou abracadabrantesques. Une équipe australienne a ainsi prétendu qu’on pouvait fabriquer un matériau souple et bon marché… à partir de poils de kangourou, matériau présentée comme très abondant. Un journaliste d’investigation a fini par découvrir que cette équipe était subventionnée par des fermiers australiens qui cherchent à tout prix à se débarrasser des kangourous, nuisibles pour leurs productions ! D’autres ont affirmé qu’on pouvait fabriquer du plastique à partir du béton, du lait, voire d’eau de mer dans laquelle on faisait passer un courant électrique…
Bref, la recherche a beaucoup tâtonné. Finalement, on n’a pas trouvé un remplaçant unique pour le plastique. Mais de multiples remplaçants, à partir de substances renouvelables comme le bois, des végétaux, des minéraux etc… Evidemment, cela n’a pas facilité le travail des industriels. Dans le passé, avec le plastique, ils n’avaient pas trop à se poser de questions quand ils mettaient au point et fabriquaient un produit donné. Et cela ne leur coûtait trois fois rien. Les études doivent être beaucoup plus poussées. Désormais, les fabricants sont tenus de réfléchir attentivement aux matières à choisir pour chaque objet, veiller à ce que celles-ci soient si possible renouvelables et non polluantes, qu’elles ne viennent pas de trop loin. Les coûts sont donc forcément plus importants. Et les pouvoirs publics, jusque-là très laxistes au nom de la sacro-sainte « concurrence libre et non faussée », doivent désormais effectuer des contrôles rigoureux et imposer des sanctions quand c’est nécessaire.
Allez, maintenant, on quitte le plastique. On va s’intéresser au naufrage des objets numériques et de l’intelligence artificielle, si tendance à une certaine époque. Des objets dont certains, dans le passé, vous expliquaient qu’ils iraient jusqu’à « prolonger » l’être humain. Mais l’on a vu : quelle que soit la « prolongation », l’humain reste l’humain…
On passe à la dernière salle. Suivez-moi !
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