À l’occasion de la 8e édition des Nuits de la lecture autour du thème du corps, Annie a imaginé un récit poignant. Elle le lira, ce soir, lors de la scène ouverte à la Médiathèque Aragon. Bonne lecture !
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Patineuses, coachs, journalistes, photographes… A cette heure de la compétition, le vestiaire grouille. Toutes les langues du monde s’entrechoquent et se mêlent dans un brouhaha assourdissant. Véréna ajuste sa tunique, sobre et élégante : corsage en velours noir, décolleté au dos en mesh couleur chair, manches longues en dentelle, jupe en crèpe georgette parsemée de strass. Elle s’assied sur un banc pour chausser ses patins. « Serre-les bien, mais pas trop ! », lui disait tout le temps sa mère. Un instant, elle retient ses larmes. Si seulement … La vie était si belle… et puis, elle a basculé un soir, il y a presque deux ans. Alors qu’avec sa mère, elle rentrait de l’entraînement à la patinoire, la voiture a dérapé sur une plaque de verglas. Le véhicule qui se renverse dans le fossé, puis rebondit avant de dévaler la pente en faisant plusieurs tonneaux. Le froissement des tôles. Le pare-brise qui vole en éclats. Le choc contre l’arbre. Les secours. L’hôpital. L’annonce du décès de sa mère qui conduisait. La lente guérison de ses multiples fractures. La rééducation. Les médecins, les kinés qui n’y croyaient pas. Elle, si. La reprise des entraînements. La préparation du championnat. Un moral d’acier. Elle doit chasser pour toujours ces éclats de mémoire. Elle doit se battre, avancer, gagner. Véréna la rebelle. Véréna la déterminée. Véréna l’ambiguë… qui n’a de cesse de répéter « La glace, c’est ma vie ! »
Aujourd’hui, elle va montrer au monde qu’elle a fait son deuil, qu’elle s’est relevée, qu’elle est solide. Son nom résonne dans les hauts-parleurs ; elle oublie ses cauchemars, passe la porte de la patinoire, puis ôte ses protège-lames et s’élance sur la piste. Elle se fige en plein milieu, en prenant de la carre intérieure pour chasser la glace devant elle. Face au jury, elle attend que la musique démarre. Elle sourit.
Les premières notes d’un air de piano bastringue emportent Verena dans un tourbillon vertigineux. Sa choré démarre avec une combinaison de quadruples Axels, de doubles flips suivis d’un salto arrière à la Bonaly. Ça y est, elle s’envole. Rien ne l’arrête plus. On dirait une fauvette qui part à tire d’aile retrouver, pour l’hiver, les douces contrées sub-sahariennes. Elle enchaîne les sauts, Salchows, tripe lutz avant de passer à la séquence lente. Arabesque sur arabesque, elle glisse sur la glace avec grâce et légèreté. Elle plane. Métamorphose. Verena est maintenant oiseau. Ses bras deviennent des ailes quand elle les déplie derrière elle pour réaliser une interminable fente cambrée. Sa prestation se termine par l’incontournable pirouette Biellman. Avec les deux mains, elle saisit son pied droit en arrière et le maintient au-dessus de sa tête. Elle tourne comme une toupie endiablée. On l’entend meuler littéralement la glace du pied gauche. Hypnotique. Pour s’arrêter, elle redescend la jambe; puis, d’un coup sec, pique les dents de son patin droit, dans la glace. À cet instant, Véréna a besoin de la griffer, c’est un peu comme si elle voulait crever l’abcès. Si fragile pendant des mois, elle est devenue une lionne. Ce soir, elle s’est surpassée. Les applaudissements fusent. Les juges affichent leurs notes, conquis. Les flashes crépitent. Véréna est arrivée au firmament du patinage artistique. Un bouquet de roses vole à ses pieds. En le ramassant, elle susurre à la glace : « On fait la paix, toi et moi ? »
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Visuel : CNL / © Chloé Cruchaudet pour les Nuits de la lecture 2024 / Conception graphique : Studio CC.
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