Prêt.e pour une nouvelle série de récits autour de « Repas de famille » ? Suivez Carmen pour un récit au fil rouge inattendu. Bonne lecture !
Repas et dépendances
Longtemps il n’y eut chez nous aucun grand repas de famille dans le sens où la plupart des personnes pourraient l’entendre. A table c’était nous six, mes parents et mes frères et sœurs.
Les prémices furent timides et se bornèrent dans un premier temps aux tablées post cérémonies religieuses. Si c’était un bon début, l’expérience ne se renouvelait pas assez souvent à mon goût. Mais ces jours bénis, le quotidien alimentaire s’en trouvait bouleversé, mettant du piment dans des repas jusqu’à là sans réelle saveur. Les rallonges sortaient du placard pour permettre aux grands-parents, oncles, tantes et cousins de partager les agapes d’un dimanche pas comme les autres.
Ma mère était une excellente ménagère, une moins bonne cuisinière. Se mettre devant les fourneaux relevait plus de l’obligation bi-quotidienne que de la recherche d’un plaisir gustatif. Mais si manger ne fut jamais sa priorité, elle n’oubliait pas pour autant de nourrir son mari et ses quatre enfants. Et c’est comme ça, que soupe de vermicelle, tranche de jambon et yaourt nature furent durant des années un immuable diner. Alors, lorsque le calendrier pastoral nous offrait la possibilité de nous extraire de ce sempiternel repas, forcément c’était la fête à la maison. Bon, d’accord, certaines règles ne devaient toutefois pas être contournées. Ne faire aucun bruit durant le sacro-saint journal télévisé, ne pas élever la voix plus haut que celle des grands, manger sans jamais laisser une trace dans son assiette. De ce côté-là, rien ne changeait, ou à peine. Mais c’était justement cela qui faisait de ce jour, un jour exceptionnel. La jeune France observait les grandes personnes comme si elles n’étaient pas du même univers. Un fil invisible séparait le monde des enfants de celui des adultes.
La première fois que ma mère invita celui qui deviendrait mon compagnon de route, je n’en crus pas mes yeux et mes oreilles. Jamais avant lui, une autre personne en dehors du cercle immédiat de la famille n’avait pris place à notre table.
Elle venait de faire voler en éclats ses manières peu sociables et accepter au repas familial un quasi inconnu. Le cercle venait de s’élargir ce soir-là. Ce n’était plus simplement la famille proche qui pouvait partager ces moments.
Je pus ressentir chez elle, un lent mais perceptible changement. Au travers de la nourriture, ma mère trouvait le chemin de la socialisation pour notre plus grand bonheur. Bien sûr, si elle n’aimait pas plus manger qu’auparavant, ses progrès culinaires, eux, furent spectaculaires. Terminés, vermicelles et jambon qui nous sortaient par les yeux, place aux mijotées, aux lasagnes et à une grande variété de plats nous régalant au quotidien.
Nous avions grandi et elle avec nous. Ma mère devenait moins sauvage. Les dimanches aux grandes tablées étaient de moins en moins rares. Ces réunions familiales élargies aux petits amis du moment laissaient libre cours à de nombreuses conversations, s’emmêlant, s’entrecroisant au gré des sujets du moment présent. La barrière qui nous tenait à l’écart venait de se lever. Nous avions passé le portail du monde des adultes et nous étions à quasi égalité avec les plus anciens.
24 décembre 2023. Pour le réveillon, nous serons douze à table. J’aime le faire chez moi. J’y vois une continuité avec ceux de ma jeunesse, quand c’était ma mère qui cuisinait pour la famille. Il n’en avait pas toujours été ainsi pourtant. Je découvris le concept de réveillon presque adolescente en écoutant mes camarades raconter le leur. Forcément, j’eus moi aussi le désir de déguster ce repas pas ordinaire et je tannais ma mère pour que nous aussi ayons un vrai repas de Noël. Mon père qui raffolait des huîtres en profitait pour s’en faire une orgie et je le suivais de près dans le nombre ingurgité ce soir-là. Ma mère nous regardait avec écœurement. Cela nous faisait rire tous les deux en regardant sa mine dégoûtée.
Ce soir, il n’y aura pas d’huîtres, personne d’assez courageux pour les ouvrir et je suis la seule à les aimer. Tant pis. Le repas sera classique dans ses grandes lignes mais je sais qu’il ravira petits et grands. Je connais les goûts de chacun et envie de leur faire plaisir. Il y a des choses qui ne doivent jamais changer. Hier, aujourd’hui ou demain, le repas reste pour moi un instant de partage et des souvenirs qui se dégustent.
Laisser un commentaire