Quand les réveillons de Noël se suivent et ne se ressemblent pas

Beaucoup d’émotions dans les trois récits, concoctés par Annie. On aimerait même en savoir plus, combler l’intervalle entre les moments choisis. Bonne lecture ! 

Quand les réveillons de Noël se suivent et ne se ressemblent pas

Comme chaque année, mes grands-parents sont venus en Juva 4 de Bois-Colombes. Cet après-midi, Maman a décoré le sapin que Papa avait coupé, hier, dans la forêt de la Ferté. Il est magnifique, bien plus grand que moi ! Des cheveux d’ange dégoulinent sur ses branches tandis qu’une pluie d’étoiles en papier doré et des boules de coton imitant la neige recouvrent son manteau vert. Maintenant, Maman accroche les pinces à bougie en aluminium, tandis que Papa allume les bougies torsadées multicolores avec son briquet. Moi, je suis assise sur les genoux de mon grand-père avec interdiction de bouger. Je pourrai renverser une bougie qui mettrait le feu au sapin et à la maison !

Ce soir, on va réveillonner à huit heures. Le moment est important. J’ai mis ma robe en velours rouge et col rond en dentelle, mes socquettes blanches et mes vernis noires. On ne mange pas dans la cuisine, mais dans la salle à manger. La table en chêne vernis est recouverte d’une nappe blanche empesée au monogramme « L M » en blanc sur blanc. C’est Maman qui l’a brodée – tout comme les douze serviettes – alors qu’elle était fiancée à mon père. Maman a sorti les assiettes en porcelaine et les verres à pied en cristal. Elle s’empresse de me dire :  « Il faudra faire bien attention à ne rien casser, ma chérie ! Cette vaisselle a dû coûter cher. On l’a eue en cadeau de mariage ! » Bon, en attendant, moi, j’ai mon verre en Duralex, le Gigogne ! Les adultes se régalent d’une douzaine d’huîtres, moi d’un bouillon aux pâtes alphabet. Puis, arrive, sur un grand plat en inox, la dinde rôtie farcie aux marrons garnie d’haricots verts du jardin. Maman me donne un petit morceau de blanc, en murmurant : «  Il te faut garder une place pour le dessert… pour la bûche au chocolat ! »

Les adultes trinquent au mousseux. Leurs joues rosissent. Leurs langues se délient. Ils parlent de choses que je ne comprends pas toujours. De l’attentat du Petit Clamart, de l’OAS et des Pieds Noirs, du lancement du paquebot France, d’Anquetil, de Poulidor, de Jeanne Moreau dans « Jules et Jim », et de bien d’autres choses encore. Papa rêve déjà à Noël prochain, à un poste de télé en noir et blanc pour ne plus aller voir la Piste aux Étoiles de Gilles Margaretis chez les voisins. Maman, elle, rêve d’une machine à laver Bendix. Moi, d’une poupée qui parle. Sans doute parce qu’à cette époque, nous, les enfants, on ne parle que quand les adultes nous donnent la parole. En attendant, je ne dis rien. Pourtant, je suis très contente que le Père Noël m’ait apporté une orange (un produit d’exception à l’époque) ainsi qu’un sachet de fondants aux couleurs pastel. Et, puis, avant d’aller me coucher, mon Pépé me glisse discrètement une toute petite enveloppe rose pâle « Une image, pour tes étrennes, ma chère petite filleule ! ». Un billet de 50 francs, je n’en crois pas mes yeux. Me voilà riche ! « C’est Jean Racine », me chuchote Maman, avant de le faire disparaître dans la poche de son tablier.

***

Expatriée en Allemagne depuis la fin de mes études, j’ai sagement reproduit le schéma que m’ont tracé mes parents. Me voilà maintenant mariée, mère de deux enfants, une jolie maison… Une année sur deux, mes parents viennent passer les fêtes avec nous. Cela leur rappelle (en mieux !) leurs années d’occupation, près du lac de Constance. Pépé et Mémé ne sont plus là. Ils nous regardent sûrement de tout là-haut. Pépé ne doit pas être bien content de moi, lui qui haïssait les Boches qui le canardaient dans les tranchées. 

En tant que fan de traditions germaniques, j’ai concocté un menu de Noël franco-allemand, tout fait maison : mini-gougères pour l’apéro, foie gras, oie farcie aux pommes accompagnée de chou rouge cuit et de Knödel (boulettes de pain rassi) et… une bûche au chocolat (c’est la recette de ma mère, bien sûr !). Le repas est tout au champagne (en direct des Economats militaires de Godesberg). Après le dessert, les enfants quittent discrètement la table pour jouer à Tétris et Super Mario sur leur nouvelle Gameboy. 

Comme à son habitude, mon conjoint monopolise la conversation tout au long du repas. Il a un avis sur tout. Coupe la parole si jamais on a le malheur de piper mot. Personne bien sûr n’ose plus contredire, Monsieur. Il commente l’actualité. Affirme. Juge. Critique. S’écoute parler. Se pavane. Lui, il sait tout sur le pourquoi et le comment de la chute du mur de Berlin ou sur le développement de l’internet. Monsieur en profite au passage pour se moquer de sa secrétaire qui ne sera jamais capable d’utiliser autre chose que sa machine à écrire ! Il ouvre une énième bouteille de Veuve Clicquot au prétexte que « Cela me donne soif de parler ! » avant de tacler les amis qui ont divorcé dans l’année. Je l’écoute. Esquisse un sourire crispé. Heureusement qu’il ne peut pas lire mes pensées. Le nôtre devrait être le prochain ! Ma demande est, depuis quelques jours, sur le bureau de mon avocate. C’est mon dernier Noël à ses côtés ! « Santé ! »

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Cette année, je passe Noël chez ma fille et mon gendre. Pour le réveillon, pas de chichis, pas de pétoncles maquillés en Saint-Jacques, de charcuteries gorgées d’eau à base de brisures de foie gras, de crevettes roses dopées aux additifs, de volaille aux OGM. Ma fille est devenue végétarienne, milite contre l’élevage intensif, l’abattage industriel et… au parti écologiste !

Ce soir, ce sera dips de crudités, puis fondue chinoise de légumes bio, bien sûr ! Achetés en direct auprès d’un petit producteur de la région. En dessert, pomme cuite du jardin et quelques fruits secs glanés, cet automne, le long des sentiers (noix, noisettes…). Quand vient l’heure de la tisane – à base de tilleul du jardin -, on s’assied tous les trois au salon autour d’un sapin en bois flotté, décoré de guirlandes de tissus, un peu comme les drapeaux de prière tibétains. Chacun ouvre son cadeau enveloppé dans du papier recyclé : des sachets de graines, des pelotes de laine ou un livre écorné de la boutique solidaire. 

Chacun son tour, on parle. Avec mesure, du futur de la planète. On pèse nos mots. Comment agir face à la montée des océans ? Comment convaincre au zéro déchet, ? Pourquoi mettre au monde des enfants ? J’avoue être tout de même un peu triste de ne pas avoir de petits-enfants mais j’ai une préoccupation bien plus grande : ma fin de vie… si jamais je souffre d’une maladie incurable. Je n’ai vraiment aucune envie de décrépir à petit feu dans un mouroir. Nous sommes tous d’accord que le débat piétine en France. Ma fille me rassure et me promet de m’emmener en Suisse pour recevoir LA piqûre fatale !

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