Anne a choisi de garder les mêmes éléments dans ses portraits de famille. Bonne lecture !
Marqueurs d’époque – Épiphanie
On parle encore de la rente Pinay. L’enfantôme comprend «robinet» et trouve qu’on en fait grand cas, du robinet. Le grand-père, lui, n’en finit pas de relater sa guerre, celle de quatorze. La mère porte une robe cintrée qui laisse entrevoir au décolleté les bretelles d’un Thermolactyl, et des bas nylon. Les enfants s’alignent en bout de table, démontrant par leur présence l’inefficacité de la méthode Ogino. L’enfantôme voudrait en placer une, mais « Plus tard, plus tard, les enfants ne parlent qu’au dessert ». Comme il n’y a pas de dessert, l’enfantôme s’éclipse pour lire « Les malheurs de Sophie » dans l’édition de la bibliothèque rose.
D’une voix éteinte et respectueuse, la mère demande si elle peut desservir et ramasse, avec mille précautions, les assiettes en porcelaine de son mariage qu’elle va déposer avec tout autant de délicatesse dans la « Lilibeth », première machine à laver glanée à la Foire de Paris.
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C’est le fils aîné qui parle toujours lors des repas. Il présente, comme si c’était le fruit de ses cogitations personnelles, le concept de dictature du prolétariat. Le père se demande si Mit’rand a une chance, et le grand-père, lui, parle de la guerre de quatorze. Sans aucun signe avant-coureur le fils aîné, furibard, sort de la pièce en hurlant que leur sale fric bourgeois ils savent où ils peuvent se le mettre, « Au cul ! »,
fait l’enfantôme qui aussitôt s’en prend une, de baffe (le père n’a pas lu Dolto). Mieux vaut s’effacer et se replonger dans la lecture du « Pavillon des enfants fous » de Valérie Valère. La mère, discrètement, se lève, rajuste ses bas Dim et débarrasse les Arcopal qu’elle a trouvées au Monoprix et qui tiennent mieux au lave-vaisselle que les délicates assiettes de son mariage, elle en a fait l’amère expérience.
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Depuis qu’il s’est limé les dents, on ne l’appelle plus Mit’rand, mais Mitterrand. Le père dit que Chirac n’a aucune chance de lui succéder. Un clown ! Madonna lui a lancé sa culotte au Parc de Sceaux. Le grand-père est loin, si loin que plus rien ne l’atteint. Le fils aîné se lance dans une tirade sur la gestion des fonds communs de placement. Il jette un œil indifférent à la mère qui s’est levée. Elle vieillit. Elle porte un T-Shirt Naf Naf. Elle demande si elle peut débarrasser la table, mais personne ne lui répond. Alors elle rassemble les assiettes, hésite et les jette à terre une à une en chantant « Etre une femme libérée, en fait c’est pas si facile ». Et elle laisse tout en plan. Elle est en retard sur la mode : « Femme libérée », c’était 1984.
L’enfantôme ne dit rien, prend « L’Amant » de Duras dans la bibliothèque, s’assoit et bouquine en ruminant sa « Fraîcheur de vivre Hollywood chewing-gum ».
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Toutes ces places vides à table. Heureusement, les enfants sont là. Depuis Charlie Hebdo, le Bataclan, les terrasses, puis l’invasion de la Crimée et les désastres climatiques plus rien n’a de sens. L’enfantôme n’a plus le goût de parler. Ni de lire.
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L’enfantôme a suivi fidèlement les conseils du Meilleur Pâtissier et a confectionné un entremets chocolat/noix de tonka posé sur un biscuit Joconde. La mère est en bout de table et parle de la guerre. Elle porte une veste polaire parce qu’il fait froid, et un masque sur le visage. Aujourd’hui, elle a cent ans. Le gâteau n’a pas de bougies, parce que ce n’est vraiment pas la peine de multiplier les mesures de prophylaxie, avec en plus ce gel hydroalcoolique qui vous donne des crevasses – chacun exhibe ses crevasses -, si c’est pour souffler ensuite tous ensemble sur le gâteau que l’on partage. Et puis bas les masques : la mère, l’enfantôme, ses enfants qui sont devenus grands, chacun ôte son masque, le plie en quatre, le glisse furtivement dans une poche, reprend du gel (aïe, ça pique !), puis mange en silence. Tout à coup, dans ce climat de fin du monde, une épiphanie : les codes dépourvus de sens de son enfance s’éclairent, pour l’enfantôme, d’un jour nouveau. Si on promet aux enfants qu’ils parleront au dessert, c’est parce qu’au dessert, justement, ils n’ont plus envie de parler, ils mangent. Parce que c’est bon. Dire qu’il aura fallu tant de temps pour comprendre si peu. La vie fait payer très cher ce qu’elle promet, et ne tient pas toujours ses promesses.
L’enfantôme est dépité.e. Iel quitte la table et s’attaque à la lecture de Franc.che-Tireur.euse.
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