Nouveaux portraits de famille avec ceux de Laurent. Une alchimie parfois compliquée entre les différents personnages. Bonne lecture !
Le passé
La famille s’était retrouvée à l’occasion de la communion de Lucile, la première petite-fille. L’invitation avait été lancée par la grand-mère, très pratiquante. La cérémonie avait été une réussite : les communiants en aube blanche immaculée défilant fièrement vers l’autel, les parents, vêtus de leurs plus beaux vêtements, les yeux brouillés de larmes, regardant leurs enfants avec tendresse. Ces chérubins, on ne les avait pas vu grandir !
Tout heureux, les invités avaient débarqué chez la grand-mère qui avait dressé la table sous la tonnelle. L’absence de pluie, la douceur du printemps le permettaient. On s’était assis, chacun s’apostrophant joyeusement alors que les femmes apportaient les hors-d’œuvre : carottes râpées, concombres… Les hommes s’échangeaient les chiffres du tiercé, les résultats de la première division. Tonton Jules, lui, abordait des sujets plus sérieux, notamment ces manifestations d’étudiants à Nanterre et à la Sorbonne. « Qu’on les fasse un peu bosser, ces privilégiés qui ne pensent qu’aux congés payés. On est en 68, pas en 36 ! C’est pas eux qui se lèvent à 5 h pour aller travailler à la chaîne ! », lançait François, son frère. On n’allait quand même pas gâcher une journée pareille avec la politique, faisaient remarquer d’autres convives. Albert, l’un des cousins, levait son verre à la cantonade, l’haleine déjà un peu chargée : « Il est excellent ce p’tit bordeaux, on en redemande ! »
A peine assises, les femmes s’étaient relevées pour aller chercher le rôti tandis que les enfants se poursuivaient dans les allées du jardin. « On espère qu’il sera mieux cuit que la dernière fois, hein Maman », lança Germaine, l’aînée des filles. Quelques minutes plus tard, on surprit un temps desilence, ponctué par le piaillement des hirondelles et la mastication de la viande.
Puis, tonton Jules fit repartir la conversation sur de Gaulle qui semblait ne plus avoir la main. « Il va se faire manger par Pompidou, moi j’te dis ! ». Sa grosse voix fut progressivement couverte par la chanson « N’avoue jamais », interprétée par Guy Martel, qui avait représenté la France en 1965 à l’Eurovision. Tout le monde se mit à la chanter. Jules et François, plus enjoués que jamais, écartèrent la table et tout le monde se précipita pour danser, petits comme grands.
Les deux frères s’éclipsèrent pour revenir avec le champagne, en réclame au nouveau supermarché, et les coupes. On était heureux d’être ensemble. Et ça se voyait.
***
Yves, le petit dernier, vient de terminer ses études d’ingénieur. Très fiers, les parents ont invité les trois autres enfants et leurs familles.
Il a fallu concocter un plan de table un peu compliqué pour éviter des voisinages risquant de dégénérer en conflit ouvert : les deux aînés ne s’entendent pas et tout peut être prétexte à une violente dispute. Les « pièces rapportées », comme disent les parents, ne s’apprécient pas forcément non plus. Pas les mêmes origines, pas le même niveau d’études, pas les mêmes opinions politiques. Bref, pour éviter que cette nitroglycérine ne s’embrase, on a fait de gros efforts sur la qualité du repas. En entrée : gambas au lait de tigre, avec salade de maïs et avocat. En plat : quenelles de brochet sauce Nantua façon Bocuse. Puis un plateau de fromages bien garni. Et en dessert : un gâteau Persépolis (une spécialité à la rose du pâtissier de la rue piétonne). Le tout arrosé des meilleurs vins.
Mais rien n’y fait, la conversation a du mal à démarrer. « Ça va, toi ? » « Oui, et toi ? » « Oui, ça va. On me reconnaît enfin un peu au boulot. Je viens d’être augmenté ! » Tant mieux pour toi ! ». Et soudain, quelqu’un allume la mèche de la dynamite… « Tu viens encore d’être augmenté ? C’est grâce à ton syndicat, je parie. Normal, Mitterrand et les socialo-communistes au pouvoir ne pensent qu’à favoriser leurs copains fonctionnaires et à taxer les riches ! ». C’était parti. Et une fois de plus, ça allait finir par des éclats de voix, des pleurs et des claquements de porte…
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Depuis la disparition des parents, c’était Emile, le frère aîné, qui se faisait un devoir de réunir la famille. Il croyait encore à ce qu’il considérait être son rôle d’aîné. Alors, tous les 3-4 ans, il lançait pour janvier une invitation à ses frères et sœurs et à leurs familles. Après tout, c’était lui qui avait la plus grande maison pour accueillir tout le monde. On hésitait parfois à y aller. Certains trouvaient des prétextes pour ne pas s’y rendre. Mais la plupart continuaient à venir, même en maugréant un peu.
Au début, on se sentait un peu gêné, on regardait discrètement sa montre. « Elle est décidément pas mal, la maison d’Emile. Je me demande comment il a fait pour réussir dans son boulot, celui-là. Quand on était jeunes, il ne foutait rien », pensait Gilles, le petit frère, qui conservait, depuis son enfance, un vieux fond de jalousie.
On avait parfois du mal à savoir qui était qui. Gérard avait tellement changé. Il avait pris de l’embonpoint, il était à moitié chauve. La tante Suzanne avait pris un très net coup de vieux, elle ne comprenait rien à ce qu’on lui disait. Sans parler des enfants que l’on ne reconnaissait carrément pas et qui ne vous disaient même pas bonjour. « Le temps qui passe n’arrange décidément les affaires de personne », se disait-on en son for intérieur…
Et puis, les boissons commençaient à circuler, les canapés et les petits-fours aussi : Emile et Isabelle, sa femme, avaient bien fait les choses. On se détendait. On était finalement ravi de revoir la famille du frère parti en Indonésie, de faire connaissance de la petite-amie ukrainienne du cousin Pascal. Lui, cela faisait tellement d’années qu’on ne l’avait pas vu. Quant aux cousins de Béthune, ils partaient s’installer en Californie : Jacques venait d’être recruté par Google. Carrément. « On est très mondialisé chez nous », observait, très fier, l’oncle Jean-Claude, père de Jacques. On ne discutait même plus politique : « Tout de façon, qu’on vote ou que l’on ne vote pas, cela ne change rien à l’affaire. Ce sont toujours les mêmes têtes qui reviennent. Et se servent. »
Les jeunes, eux, se connaissaient à peine. Ils restaient dans leur coin, penchés sur leurs téléphones portables. Ils échangeaient parfois quelques brèves paroles. « Alors, tu vas faire quoi après le bac ?» « Oh, une prépa ingénieur ». « Dis voir, je t’entendais dire que tu as la PX2. Pas mal ! » « Oui, c’est mon père qui l’a ramenée des Etats-Unis. On lui a donné comme cadeau chez Sony ». Et puis chacun de retourner qui sur Instagram, qui sur un jeu.
L’après-midi et la soirée s’écoulaient lentement. De toute façon, on n’aurait rien pu faire d’autre, avec toute cette pluie. Alors, autant venir ici. « Au moins, comme on a bien mangé, on n’aura pas de dîner à préparer ce soir ! », murmurait Gilles à l’oreille d’Evelyne, sa femme, qui avait les joues un peu rosies par le champagne. Mais même Gilles se laissait bercer par les conversations, heureux finalement de revoir toute la famille et de pouvoir parler un peu de lui. Et au moment de partir, il n’était pas le dernier à dire à Emile : « Allez, un grand merci, mon vieux ! On se revoit très bientôt. »
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