Dernier récit imaginé, lors de notre atelier hors les murs, à la librairie Le Bazar utopique. Annie s’est inspirée de l’une ou de l’autre bribe de conversation avec les libraires, Amandine et Éric. Un récit qu’elle a voulu un brin engagé ! Bonne lecture !
Au bout du tunnel
Depuis toujours, Achille a les yeux bleus, mais, au fil des ans, son regard est devenu noir. Rebelle. La vie ne lui a pas fait de cadeau. Orphelin de naissance, il est placé en famille d’accueil, puis en internat aux fins fonds de la Normandie. Peu motivé par son instituteur, Monsieur Duplessis, qui lui répète en boucle qu’il n’est qu’un bon à rien, Achille échoue inévitablement au certificat d’études, quitte l’école à treize ans pour se faire embaucher comme apprenti chez le boulanger du village. Le patron n’a de cesse de lui répéter qu’il ne peut pas passer son CAP. Le bougre l’a littéralement roulé dans la farine. En fait, il ne veut pas qu’il quitte la boulange ou demande une augmentation de salaire ! Réalisant la tromperie, Achille devient ouvrier dans une cimenterie. Las de ce sale boulot qui lui brûle les poumons à petit feu, il prend un aller-simple pour la capitale pour devenir chauffeur de bus à la RATP. Ligne 38 qui traverse le quartier de la presse parisienne entre Opéra et Réaumur, la fameuse République du Croissant où se situe le café éponyme, tristement célèbre pour avoir été le théâtre de l’assassinat de Jaurès.
Ses jours de repos, Achille les passe au comptoir des bistrots situés entre les Halles et le faubourg Montmartre où se retrouvent les journalistes de Combat, du Figaro, de L’Equipe. Leurs joutes oratoires, passionnées et passionnantes, s’achèvent parfois à l’aube ou rebondissent encore et encore jusqu’au repas du midi où un nouvel auditoire boit, comme lui, leurs paroles. Enfin, Achille trouve sa voie. Il postule pour un job au 100, rue Réaumur où se trouve la plus grande imprimerie de la presse parisienne. C’est là qu’il goûte pour la première fois aux odeurs enivrantes du papier mêlées à celles de l’encre. Qu’il se met à lire L’Aurore, L’Humanité, La Liberté, L’intransigeant et France Soir à la sortie des rotatives. Qu’il est surpris de découvrir toutes ces (en général, tristes) nouvelles du monde entier. Cet homme simple sent monter en lui une envie de justice. D’idéal. Il est maintenant gorgé d’une énorme soif d’apprendre. D’un pressant besoin de partager. D’échanger. De brasser des idées. Il se met à dévorer des livres. Boulimique. Jusqu’au jour où sa chambre de bonne en étant pleine à craquer, il se met en tête d’investir toutes ses économies dans une petite échoppe. Il serait son propre patron, histoire d’en finir avec toutes ces galères.
Quelque temps plus tard, son projet ficelé, c’est rue de Paradis qu’Achille ouvre SA librairie. Le lieu est gardé sombre pour plonger les clients comme dans un tunnel où la lumière les attendrait à côté d’un fauteuil ou d’un tabouret. Ils pourraient alors y goûter la lecture de quelques pages d’un ouvrage qui retenait leur attention. Les rayonnages sont soigneusement étiquetés en lettres capitales, rouges sur fond noir, « SCIENCES HUMAINES », « PHILOSOPHIE », « HISTOIRE DES MOUVEMENTS POPULAIRES », « POLITIQUE », « SYNDICALISME », « POÉSIE », etc. Un coin est réservé à tous ces livres qui l’ont façonné, lui, et qu’il vendrait d’occasion. Histoire aussi que ceux dont le porte-monnaie est peu garni, qui ont envie de se cultiver pour prendre leur revanche sur la vie, puissent « profiter » de son commerce qu’il considère comme essentiel. L’espace modulable lui permettrait, certains soirs, d’accueillir des cafés philo, des ateliers d’écriture ou des rencontres avec de jeunes auteurs et des caricaturistes. Achille est bien décidé à rendre l’endroit hors du commun. Il ne veut pas vendre les titres de la dernière rentrée littéraire. Il ne cherche pas de client à tout prix. Ni de pseudo intello. Ni d’amateur du dernier Goncourt. Il veut accueillir des hommes, des femmes, fermement décidés à lutter, à débattre pour un monde meilleur, un monde plus juste. Et, pourquoi pas, un jour, initier un cercle de lecteurs pour échanger avec leurs pairs ?
20 juin 1969. Le petit carillon de la porte de la librairie se met à tinter. Ding dong. « Bonjour ! » murmure un jeune homme aux cheveux longs un peu crasseux, foulard en bandeau sur le front, veste Mao et jean délavé à pattes d’éléphant. Impassible, derrière son comptoir, Achille toise son premier client. C’est qui celui-là ? Un paumé ? Un conspirateur ? Un indic ? « Bonjour ! » répond Achille, en le jaugeant par-dessus ses lunettes. Le chevelu l’interpelle sans ambages : « Il faut que je vous dise… L’an dernier, j’étais de tous les combats à La Sorbonne, à Saint-Michel, même aussi à Nanterre. Vous savez, la lutte continue. J’aimerais bien lire des bouquins qui dérangent les autres, vous voyez ce que je veux dire ?! Bon sang, il est interdit d’interdire ! » scande-t-il le poing levé comme s’il était encore sur une barricade.
Sans plus attendre, Achille s’éloigne en silence vers le fond du magasin, plongé dans la pénombre, et revient avec un pavé d’au moins 400 pages. Le jeune homme s’attarde sur la quatrième de couverture tout en sortant un billet de cinquante francs.
« Ah, intéressant cette compilation de manifestes et de pamphlets ! Tout à fait ce que je recherchais ! Merci ! Je reviendrai ! Au fait, c’est une sacrée bonne idée d’avoir appelé votre librairie : « À l’abri du déclin du monde » !
Laisser un commentaire