Dernier partage des vidéos de la mise en voix ou la mise en vie (!) par Olivier Louise, comédien, des « Histoires de libraires » imaginées par Carmen, Elisa, Jean-François, Annie et Margareth, lors d’un atelier d’A Mots croisés au Bazar utopique !
C’est aujourd’hui Carmen qui va vous entraîner dans un univers sombre. Vous pourrez retrouver son texte en bas de page.
À l’issue de la lecture, Virginie Louise, présidente de l’association, qui animait la soirée, a notamment interrogé nos libraires sur leur ressenti, leur regard face à la tendance actuelle sur le marché de l’édition qui offre une large place aux dystopies.
Eric : « Beaucoup de gens nous demandent des livres un peu joyeux, lumineux, on les regarde avec un air un peu désolé. Cela n’empêche pas que dans un livre sombre, il y ait de l’humanité, de la lumière, quelque chose de profondément rassurant sur les capacités à créer.
Même si c’est le reflet du monde tel qu’il est, ces livres sont des points d’appui, ils permettent de s’entrouvrir, de faire un petit pas en avant. Il y a un très beau livre de Pierre Bergounioux « Ce pas et le suivant ». Une fois qu’on a fait un pas, le plus important est celui qu’on va faire après. Les livres permettent de faire toujours un pas de plus ! »
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« Un libraire dans la ville »
Par Carmen Ferchault
Une ville. Des bombes et la nuit s’abattent.
Désormais, tout est vide, désert dans ces rues bordées de bâtiments en ruines. Sac à dos rempli de volumes, Georges s’apprête à partir. Ils sont beaucoup à espérer sa venue ce soir. Il a le cœur qui bat à tout rompre. Après le couvre-feu,chacune de ses sorties le met en danger. La contrebande de livres est passible de la peine la plus sévère. Lire égale la mort. Entre le pouvoir et la littérature, la guerre a été déclarée, il y a dix ans, lors du grand schisme. Le contrôle des populations fut total, l’art et les écrits décrétés ennemis de la nation.
Depuis, Georges mène ses actions de résistance dans le secret le plus absolu. Autrefois, sa librairie était toute son existence. Aujourd’hui, clandestine, elle se passe dans des caves humides, des sous-sol miteux, des parkings souterrains qui servent de librairie improvisée.
Jamais, Georges n’avait imaginé que lire allait devenir aussi dangereux. Il n’a rien vu venir, personne n’a rien vu venir, l’humanité n’a rien vu venir. Pourtant, c’est ainsi que les pays fonctionnent désormais. Dans la négation de toute forme de création artistique.
Georges n’a jamais pu se faire à l’idée de voir détruire ses précieux ouvrages. La prose, la poésie, les romans et les nouvelles, il ne peut pas s’en passer. Et puis surtout, il aime partager tous ces écrits qui le mènent loin de cette dystopie, sur les chemins d’un monde meilleur.
Ce soir, il a prévu d’emmener une anthologie de la littérature anglaise, l’œuvre complète de Molière et quelques livres jeunesse.
Il descend l’escalier, dans le noir complet et sur la pointe des pieds, pour éviter de faire craquer le bois des marches. Il les compte pour ne pas trébucher. Tel un chat, il se meut dans la pénombre. Sa vie en dépend. Dehors, la silhouette bossue à cause de son lourd chargement, Georges rase les murs et s’évertue à changer très régulièrement d’itinéraire pour ne pas se faire repérer. Les milices, chargées de traquer les librairies résistantes, sont redoutables d’efficacité avec le concours actif de délateurs en quête d’avantages accordés pour les dénonciations.
Ombre furtive, le libraire arrive à un check-point. Fort heureusement, le garde en faction ce soir est l’un de ses plus fidèles lecteurs. Il lui donne une autorisation de déplacement exceptionnelle et en guise de remerciement, Georges lui glisse subrepticement un exemplaire des « Misérables », puis passe sans encombre. Il va mettre pratiquement une heure pour rejoindre le lieu de rendez-vous, là où vingt minutes suffisent. C’est qu’il faut être précautionneux quand on se déplace avec des livres sur soi. Le libraire connaît les risques de sa folie. Une folie pure mais pour laquelle il en accepte toutes les conséquences.
L’immeuble est entièrement ravagé. Mais Georges sait comment se glisser au travers des gravats pour accéder aux caves encore préservées et servant d’abris lors des pilonnages de l’armée. Ça sent, le moisi, l’urine. La puanteur est infernale. Il craint l’humidité des lieux, préjudiciable aux ouvrages mais il n’a guère le choix hélas que d’organiser les rencontres dans des endroits sordides.
Bientôt, Georges perçoit des bruits de pas. Ami ou ennemi ? Non, un lecteur, puis deux, trois et ils sont une dizaine à se presser autour de l’homme providentiel. Cette librairie improvisée est le plus bel endroit de l’univers. Il est fier de l’instant de sa distribution et de la lecture de ces livres sauvés in extremis de l’autodafé. Un à un, il les confie religieusement à des mains et des esprits, avides de les sentir, de les toucher, de les lire.
Dès lors, oubliées les milices, oubliés les risques, oubliée la pensée unique. Ici règne la poésie, les idées, le libre-arbitre. Le jeu en vaut la chandelle pense Georges. Dans sa librairie clandestine, le libraire est le plus heureux des hommes.
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« Ce pas et le suivant », Pierre Bergounioux
Gallimard, 192 pages, EAN 9782070704583
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