Première valse des mots avec une histoire imaginée par Adélaïde pour la scène 1, Annie pour la scène 2 et Anne B. pour la scène 3. Légère différence avec le Bal Littéraire, Carole Prieur, intervenante d’A Mots croisés, propose de finir notre texte avec la première phrase de la chanson.
Aujourd’hui, nous partageons le récit d’Adélaïde qui devait donc terminer son texte par la première phrase de la chanson retenue, « Résiste » de France Gall, en l’occurrence : « Si on t’organise une vie bien dirigée ».
Son récit se poursuivra avec ceux d’Annie avec « Balance ton quoi » d’Angèle et, enfin, d’Anne B. avec « Marcia Baïla » de Rita Mitsuko.
Nous vous souhaitons bonne lecture et … bon bal, si vous mettez la musique !
👂🏻🎶👂🏻« Résiste », France Gall, 1981 – Paroles et musique : Michel Berger
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Léa supporte les regards qui la fixent stoïquement. Intérieurement, elle les savoure. Elle se place à la barre et commence à échauffer ses articulations.
– C’est une coiffure intéressante, Mlle Durand.
Léa ne répond rien, et se délecte de sentir sa tête légère et qui, pour une fois, n’est pas tirée par les épingles. Le cours débute avec les échauffements habituels, les exercices à la barre, les adages et les muscles petit à petit chauffent puis commencent à brûler. C’est le moment que Léa préfère, quand elle sent le travail à l’œuvre. Puis, ils reprennent leur travail de Giselle.
– Delphine, tu t’entraîneras pour le solo de Giselle aujourd’hui.
Léa lève brusquement la tête. C’est pourtant son rôle ! La professeure continue sur sa lancée :
– Oui, je pense que tu conviendras mieux. Tu apporteras une touche de féminité bienvenue, ajoute-t-elle en fixant ostensiblement les cheveux courts de Léa.
Léa se fige. Elle sait que son regard semble provocateur. Mais intérieurement elle est glacée. Elle n’en revient pas. Elle perd son rôle à cause d’une coupe à la garçonne ? Comment peut-on être aussi arriérée ? A quelle époque vivait-on encore dans ce coin perdu ? Elle ouvre la bouche, puis la referme aussi vite. A quoi bon ?
Léa finit le cours dans un état second, puis part le plus vite possible alors qu’un « merci, Mesdemoiselles » signale la fin du cours. Elle ne veut pas entendre les remarques qui vont suivre.
De retour chez elle, elle se précipite dans la cuisine.
– Maman, tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé aujourd’hui, on m’a retiré le rôle de Giselle.
– Comment ça on … commence sa mère en se retournant. Qu’est-ce que c’est que ça ?!
– C’est ma nouvelle coupe, je t’avais dit que je passais chez le coiffeur.
– C’est à cause de cette coupe que tu as perdu le rôle n’est-ce pas ?
– Oui, et je ne comprends pas le rapport d’ailleurs, je danse tout aussi bien avec ou sans cheveux.
– Le rapport jeune fille, c’est que les actes ont des conséquences. Et d’ailleurs pour ton impertinence, je pense que tu devrais arrêter les cours de modern jazz pendant un temps. Le temps que tes cheveux repoussent par exemple …
– Quoi ? Mais maman, c’est la seule chose qui me fait tenir en ce moment. Vous aviez promis.
– Et peut-être que tu devrais t’intéresser un peu plus à tes cours alors, gronde une voix derrière elle. Tu n’entreras pas en médecine en faisant plus d’heures de danse.
– Vous êtes injustes, j’ai des résultats parfaits tout en faisant les cours de danse.
– Il va être temps d’arrêter tes enfantillages Léa. Tu as eu 18 ans. Tu devrais savoir que l’année prochaine tu n’auras plus le temps pour la danse. On te l’a déjà dit, on financera tes études, pas plus ! Les cours de danse il faudra te les payer toi-même.
Puis en se tournant vers sa femme, son père ajoute :
– On peut peut-être trouver une perruque pour cacher ce … désastre le temps que ça repousse.
– Ah oui bonne idée, je regarde de suite, réplique sa mère.
Léa monte en courant les marches jusqu’à sa chambre. Elle n’en peut plus. Les larmes se déversent sur ses joues comme presque tous les jours en ce moment. Elle ne les supporte plus. Ils n’écoutent rien. Et la mettent dans des situations impossibles où elle n’a plus d’autres choix que de suivre leurs désidératas.
Elle se retient de hurler.
Les larmes se tarissent, et elle reste assise, amorphe pendant que les heures défilent.
Et soudain elle s’imagine dans la même position dans quelques années, éteinte, à lire des livres de médecine. Elle se voit mourir à petit feu pour faire plaisir à ses parents. Alors, elle prend son portable, va sur le site de la SNCF et prend un aller simple pour la gare Saint-Lazare. Deux heures de train. Elle est à deux heures de sa liberté. Elle fait son sac. Il est 21 heures, aucune des marches ne craquent sous ses pas souples. Une bouffée d’air frais l’accueille dehors, la réveille. Elle se met en marche pour rejoindre la gare, elle en a pour une heure.
Sous la lune, au gré de ses pas, ses pensées s’éclaircissent. Sa décision est peut-être précipitée, mais finalement bien réfléchie : à quoi bon vivre, si on ne peut pas chercher l’aventure ? Si on t’organise une vie bien dirigée ?
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