« Ils parlent tous comme des animaux… »

Première valse des mots avec une histoire imaginée par Adélaïde pour la scène 1, Annie pour la scène 2 et Anne B. pour la scène 3. Légère différence avec le Bal Littéraire, Carole Prieur, intervenante d’A Mots croisés, propose de finir notre texte avec la première phrase de la chanson.

Nous avons partagé hier le récit d’Adélaïde, qui s’appuyait sur la chanson de France Gall « Résiste ». Aujourd’hui, la suite est signée Annie avec « Balance ton quoi » d’Angèle. Elle devait donc terminer son texte par la première phrase de la chanson retenue, en l’occurrence : « Ils parlent tous comme des animaux… » Demain, vous découvrirez la fin de l’histoire à six mains avec Anne B., inspirée par « Marcia Baïla » de Rita Mitsuko.

Nous vous souhaitons bonne lecture et … bon bal, si vous mettez la musique ! 

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« Balance ton quoi », Angèle, 2018 – Paroles et musique : Angèle Van Leeken et Veence Hanao

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Gare Saint-Lazare, salle des Pas perdus. À cette heure tardive de la journée, peu de voyageurs. C’est la première fois que Léa est ici, seule. Et pourtant, elle n’a pas peur. Elle sait où elle va. Direction la Cour du Havre. C’est là qu’elle a donné rendez-vous à sa copine, Lili, au pied de l’œuvre monumentale, « L’Heure de tous », une accumulation de cadrans d’horloges.

Lili, c’est une copine de la danse. Trois ans de plus que Léa. À 14 ans, elle avait été acceptée au Conservatoire et donc, avait pris son envol vers la capitale. Depuis ses vingt ans, elle enchaîne les boulots à la télé et dans des cabarets. Elle sait tout faire, ou presque. Chanter, danser. Du moderne, du classique, du jazz, du hip-hop. Comme elle loue un petit studio, Place Blanche, elle a tout naturellement accepté d’accueillir Léa chez elle. 

– Waouh ! Dis donc, Léa, t’as bien changé depuis la dernière fois qu’on s’est vues. T’as coupé tes cheveux ? T’as des tatouages aussi ? Ils doivent flipper tes parents ! 

Les deux copines remontent à pied la rue d’Amsterdam. En pénétrant ainsi la nuit, une légère angoisse commence à envahir Léa, qui pose question sur question à Lili.  

– T’inquiète, Léa ! Tout ira bien. Je suis là. Ensemble, on va tout déchirer. (Rires) Ce soir, je te prête mon lit. Il faut que ta première nuit de femme LIBRE soit douillette et tranquille. Tu peux faire la grasse mat’, moi je bosse tout le week-end. Sers-toi dans le frigo, fais comme chez toi. On se verra lundi et je répondrai alors à toutes tes questions. Bonne nuit, ma belle ! 

Comme promis, passé le week-end, Lili trouve des solutions pour assurer un nouveau départ à Léa. Un job de serveuse dans un bar de l’avenue de Clichy, et le matin quelques heures de ménage dans un club de billard. 

Bientôt, un an que Léa est arrivée à Paris. Les deux copines mènent une vie en apparence paisible avec des journées rythmées par le boulot et les cours de danse. Deux bosseuses acharnées qui rêvent d’être un jour sous les feux de la rampe. Pour autant, elles forment aussi une belle paire de rebelles, de féministes engagées. Elles sont de tous les combats, et fréquentent, deux à trois fois la semaine, le Hasard ludique, un lieu culturel et militant du 18e arrondissement. Leur nouvelle obsession : imaginer une performance qu’elles présenteront là-bas sur scène, le 8 mars prochain, lors de la Journée internationale des droits des femmes. 

Léa et Lili passent des heures et des heures à s’entraîner, mais aussi à peaufiner le scénario. Elles listent les petites phrases sexistes, misogynes, ordinaires, quotidiennes, entendues dans le métro, au bar ou dans la rue. Des mots que des mecs disent comme ça, à tout va. Des mots qui attisent toujours plus de haine – pas que chez elles, mais chez toutes les filles. Des mots qui suintent la culture du viol. Des mots qui donnent envie de justice. Des mots ET des gestes. 

Le jour J, pas de chance, Lili est malade. Léa va devoir improviser pour offrir la prestation élaborée à deux. La salle du Hasard ludique est bondée. Le spectacle peut commencer. Une petite équipe d’Arte, un caméraman et un ingénieur du son, s’est glissée discrètement dans la salle. Un duo bien masculin qui essaie de se fondre dans le public… 100 % féminin. 

Le rideau s’ouvre sur Léa, en costume de poupée adolescente, tenant un chaton dans les bras, Elle a six minutes trente pour convaincre son auditoire. Un réquisitoire piquant contre le sexisme ordinaire. Tableaux suivants : Léa apparaît en avocate, puis en psychologue. Des féministes du collectif sont assises en cercle comme pour une thérapie de groupe – rien à voir avec une réunion Tupperware ! Tour à tour, elles égrènent les paroles sexistes du quotidien qui font mal. Très mal.

« Hey, t’as de jolies jambes! Elles ouvrent à quelle heure? »

« L’idéal, ce serait que tu viennes au boulot avec une jupe et des talons ! »

« Pourquoi tu t’énerves ? Tu as tes règles ou quoi ? »

« Tu devrais nettoyer les vitres du bar en short plus souvent, ça ramène des clients. »

« Encore une qui a couché pour réussir ! »

« T’as un beau cul, tu sais ? »

« Regarde celle-là avec son slim, elle n’a qu’une envie : se faire niquer ! Ça va, c’est juste une blague ! »

Léa mime. Léa danse. Léa rappe. Léa dérape. Dans un violent soubresaut, elle vomit un flot de paroles, tandis qu’elle distribue de petits feuillets à la foule. 

– Depuis tant d’années, on se fait traiter de putes, de salopes. Nos rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Stop, les filles ! Ne vous faites plus manipuler ! Dénoncez vos harceleurs ! Allez, les filles, on chante … 🎶 Ils parlent tous comme des animaux… 🎶

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