Dernier atelier d’écriture de la saison 2023-2024 ! Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, nous lit les premières pages* du roman de Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » où l’auteure y décrit longuement Gordana, son personnage principal. Extrait :
https://www.babelio.com/livres/Lafon-Nos-vies/961097
Carole nous invite à nous inspirer du physique de ce personnage et à la faire évoluer dans le cadre de notre choix.
Nous vous souhaitons bonne lecture du récit imaginé par Carmen !
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La maison était grande, mais pas assez. Gordana ne le savait pas encore et le découvrirait bientôt.
Valises à la main, la jeune femme se demandait où les poser. Au seuil de la première pièce, tout lui paraissait pour le moins curieux. Elle était décontenancée devant tout un bric à brac amoncelé ici et là. Mais, quelle drôle d’idée d’entasser des glacières, des cages où vivaient misérablement, perruches ondulées et souris blanches. Elle eut de la pitié pour ces pauvres bêtes enfermées. Elle passa ses doigts dans le blond âcre et tenace d’une mèche rebelle. Gordana hésitait entre poser son maigre bagage ou opter pour une fuite désespérée. Elle poussa un long soupir pour se donner du courage et traversa la première pièce avant de découvrir celle qui devait servir de chambre à tout faire. Dormir, cauchemarder, pleurer, survivre, souffrir, rêver. Là aussi c’était un capharnaüm.
D’un coup de chaussure, elle se déblaya un coin moins encombré que les autres, puis put enfin lâcher son paquetage à ses pieds. Elle avait mal aux mains à force de le porter. Il contenait tout ce qu’elle avait réussi à y engouffrer. Peu et beaucoup à la fois.Toute une vie dans deux valises. Gordana se mit à compter tout ce qui pouvait servir de literie.
Seize. Seize femmes pouvaient donc dormir dans cette pièce. Pleine d’angoisse, la jeune femme gardait les lèvres fermement serrées pour s’empêcher de crier. Mais il fallait voir comment sa poitrine se soulevait à chaque inspiration pour comprendre combien Gordana avait envie de hurler de douleur. Ses seins, ses magnifiques seins enviés, détestés ou bien honnis tremblaient d’émotion. Jamais auparavant, ils ne s’étaient comportés ainsi, jamais ils n’avaient autant frémi devant une situation compliquée. Mais plus résignée que sa poitrine, Gordana entreprit de s’installer. Personne ne le ferait pour elle, alors autant ne pas perdre de temps et trouver ses marques le plus rapidement possible. Car, dès demain, elle devrait aller sûrement se mettre à travailler. Les autres filles n’allaient pas la louper si elle commençait par montrer de la faiblesse. Savoir se gérer était indispensable pour tenter de s’en sortir.
Au bout de la chambre, une longue table témoignait du dernier repas pris en commun. Gordana qui n’avait rien mangé depuis deux jours ne fit pas la difficile en voyant les reliefs jonchant la nappe à carreaux bleus. Les restes de gâteaux lui parurent tellement bons. En vérité, quand la faim tenaille le ventre, tout devient exquis. Puis, la jeune femme but le thé encore tiède et termina tous les verres de jus de fruit. Malgré ce repas improvisé, Gordana avait toujours envie de manger. Elle faisait des efforts pour ne pas tituber de fatigue, de sommeil. Son contact n’allait pas tarder à faire son apparition. S’il la voyait chanceler, il pouvait décider de ne pas l’intégrer aux autres femmes. Il était impensable à Gordana de retourner d’où elle venait. Elle savait pertinemment qu’ici, ce n’était pas le Pérou, mais que là-bas c’était l’enfer sur terre. Au moins, elle allait avoir un toit au-dessus de la tête, de quoi se nourrir, jouir d’une relative sécurité. Et qui pouvait savoir, peut- être se ferait-elle des amies, des sœurs d’infortune, des compagnes de route. Désormais, ses seins avaient cessé de trembler. Il faut toujours se laisser du temps pour juger une position délicate.
Après tout, l’endroit n’allait être pas si mal. Lorsque les filles seront rentrées de leur balade, cela prendra une autre allure. Il y aura sûrement des rires, des sourires, des éclats de joie. Gordana souriait à présent de toutes ses dents blanches, puissantes, prêtes à tout mordre. Et c’était bien ce qui faisait peur aux hommes, ces belles et grandes dents. Ils craignaient que Gordana ne les prive de leur précieux membre viril. Celui-même qui leur permettaient d’être dominateurs, conquérants, violents, triomphants. Alors, Gordana évitait de sourire aux hommes pour les tranquilliser. Sa bouche ne savait pas embrasser d’autres bouches. Mais ses seins, eux avaient leur propre langage, des manières dévergondées et un aplomb sans pareil. Ils parlaient à sa place et disaient tout ce que Gordana était incapable d’exprimer.
L’après-midi s’étirait en longueur. La jeune femme avait commencé à ranger ses affaires sur une chaise où il n’y avait rien. Lasse, elle s’assit sur un tabouret bancal. Ses cuisses étaient minces, élancées, musclées par de longues heures dans les rues parisiennes. C’était bizarre de rester là, sans bouger, à l’abri. Il n’y avait pas si longtemps, Gordana devait composer avec la météo, subissant depuis des années les quatre saisons. A partir de maintenant, elle allait pouvoir travailler à l’intérieur de cette maison.
Soudain, des bruits parvinrent à ses oreilles, ça parlait fort. Des voix féminines avec des accents comme le sien, grave, rude, rauque mais d’autres chantaient les pays du Sud. Son cœur battait à tout rompre si bien que ses tétons pointaient comme pour s’échapper de sa blouse blanche gansée de rouge. Encore un peu et Gordana ferait connaissance des filles de la rue Laternerie de Marseille. La première qui passa la tête avait une chevelure rousse comme un ciel flamboyant, des yeux verts, petits et perçants, des taches de rousseur sur le visage, les bras, le décolleté et des hanches larges. « Hey , c’est donc toi la nouvelle pute ? »
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