Dernier atelier d’écriture de la saison 2023-2024 ! Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, nous lit les premières pages* du roman de Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » où l’auteure y décrit longuement Gordana, son personnage principal. Extrait :
https://www.babelio.com/livres/Lafon-Nos-vies/961097
Carole nous invite à nous inspirer du physique de ce personnage et à la faire évoluer dans le cadre de notre choix.
Nous vous souhaitons bonne lecture du récit imaginé par Jean-François !
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Marcel attend sur le trottoir à la station l’arrivée de l’autocar en provenance de Borne-les- Rochers. Déjà plus d’une heure qu’il patiente et s’interroge : doit-il encore attendre ? Avec le temps exécrable de ces derniers jours, le chauffeur a certainement quelques difficultés à tenir les horaires, il ne faut pas être pessimiste : il a toujours été présent au rendez-vous.
Voilà quelques jours, il a reçu un câble d’une femme qui souhaite visiter le village dont il est le premier édile. Le message était clair et succinct :
« Monsieur, je désire découvrir votre village chargé d’histoire. J’arriverai par l’autocar de seize heures le 22 octobre. Je compte sur votre accueil. Melle Gordana. »
Gordana, ce nom lui dit quelque chose. Depuis ce câble , il se creuse la tête, remonte le temps. Des images et des personnages défilent devant ses yeux. Il se concentre : les événements lui reviennent en mémoire, mais pas un visage, pas une histoire associée à ce nom, pourtant il en est certain : ce nom Gordana lui dit quelque chose.
Il est seize heures quarante-cinq quand l’autocar pointe à l’entrée de Sore et vient s’arrêter à une dizaine de mètres de lui. En cette fin d’après-midi d’automne, le soleil couvre de ses couleurs orangées la végétation de ce gros bourg où certaines demeures sont antérieures au treizième siècle.
Cinq personnes descendent de l’autocar et le saluent. Des gens du coin qui reviennent de leur travail dans les vignes. En cette fin de semaine, ils rentrent plus tôt. Marcel guette derrière ses concitoyens cette demoiselle qui lui demande de l’accueillir. Il a l’impression qu’un long moment s’écoule, est-elle montée dans ce véhicule, comme annoncé ?
Après quelques secondes, le chauffeur active le clignotant ; Marcel pense que ce dernier s’apprête à repartir, quand il aperçoit une jambe puissante qui pose un pied sur la marche du car, prête à sortir. Il plisse les yeux, pour mieux cerner cette forte charpente qui sort du véhicule, une petite valise à la main. Il dévisage cette femme qui avance vers lui, la trentaine, sûre d’elle, les épaules rondes et la démarche légère. Il regarde cette jeune femme, essaie de trouver un élément qui évoque un souvenir, une personne. Les cheveux blonds ondulent au dessus du visage ovale et des yeux clairs, mais rien. En quelques secondes, elle est devant lui, plante ses yeux froids dans les siens, un doux parfum de chèvrefeuille effleure ses narines, et avant qu’il ait pu prononcer un mot, il entend :
– Je suis Mlle Gordana, enchantée…
Il observe la mâchoire puissante qui articule chaque syllabe, et en même temps qu’il entend ronronner le moteur :
– … Pourriez-vous m’héberger ce soir ? J’aimerais tant que vous me parliez de ce village et de la guerre.
Marcel est sans voix devant cette femme, subjugué par ses traits qui petit à petit dessinent une autre devant lui. Il a connu une Mme Gordana qui avait quitté la commune à la libération. Laressemblance est frappante avec cette personne et ce visage lui rappelle cette autre qu’il a poursuivi sans relâche avant sa fuite.
Comment peut-il accueillir cette Melle Gordana ? Comment pourra-t-il lui parler de ces histoires qui plombent le pays depuis tant d’années et surtout lui parlera-t-il de Mme Gordana à l’origine de ce voyage, de cette vie ? Comment sa propre femme peut-elle accepter cette autre ? Et lui comment pourra-t-il affronter tous ces douloureux souvenirs qui reviennent en fixant cette femme plantureuse, sensuelle mais dont la douleur et la dure existence affleure dans ce troublant regard.
– Oui, nous avons un studio à la mairie. Il est libre. Cela vous convient-il ?
– Très bien, merci.
– Je prends votre valise et vous fais découvrir le village en chemin ? Mais avant je vous offre un thé au seul bar que nous avons ici. Ce n’est pas loin et c’est sur la route.
– Merci, c’est gentil à vous.
Ils avancent tous les deux silencieux dans les rues du bourg. Marcel observe Melle Gordana du coin des yeux, alors que celle-ci découvre le village, ses vieilles bâtisses et son clocher. Le crépuscule se précise quand ils entrent dans le café sous les regards interrogateur et suspicieux alors que Marcel indique à la femme derrière le bar une table où il invite Melle Gordana à s’asseoir.
– Alors, Melle Gordana, dites-moi, qu’est-ce qui vous amène chez nous et comment je peux vous aider ?
Marcel regarde la jeune femme baisser les yeux en évoquant la raison de sa visite. La voix chevrotante :
– Ma mère a vécu ici, voici quelques années, près de trente ans, mais elle n’a jamais voulu en parler. Elle y a tant souffert.
Et soudain lui revient le souvenir de Mme Gordana qui avait toujours la tête haute, tirée vers les nuages et le regard fier. Il n’avait jamais pu la séduire, elle en avait préféré un autre. Il revoit Mme Gordana assise sur l’estrade : les yeux baissés, les larmes sur les joues et le coiffeur derrière elle, la tondeuse à la main.
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