Dernier atelier d’écriture de la saison 2023-2024 ! Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, nous lit les premières pages* du roman de Marie-Hélène Lafon : « Nos vies » où l’auteure y décrit longuement Gordana, son personnage principal. Extrait :
https://www.babelio.com/livres/Lafon-Nos-vies/961097
Carole nous invite à nous inspirer du physique de ce personnage et à la faire évoluer dans le cadre de notre choix.
Nous vous souhaitons bonne lecture du récit imaginé par Carole T. !
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Gordona arriva à Chagnon un mardi après-midi. C’était une ville qu’elle connaissait bien pour y avoir vécu avec ses parents. Son père et sa mère étaient décédés, mais elle tenait à ce retour sur les traces de son enfance. Elle prit la rue de la Fontaine, jusqu’à la boucherie qui faisait l’angle avec la rue Julien Lacroix. Elle remarqua que le magasin avait changé de nom : de grosses lettres en italiques rouges indiquaient » Au bon boucher ». Intriguée par ce changement, elle entra dans le magasin. Une femme était en train d’énerver un bout de viande rouge sur le comptoir. Elle s’arrêta et lui sourit. Son tablier blanc portait la marque du magasin. Un homme en arrière-boutique frappait bruyamment sur une planche comme pour se défouler de ses tourments.
Gordana s’arrêta devant le comptoir sans rien dire. En sortant du magasin, elle vit sur le trottoir d’en face la supérette « Huit à huit » où sa mère faisait ses courses. C’était désormais » Le tabac de la rue ». Elle se souvint d’une caissière aux cheveux teints en blond, qui portait un rouge à lèvres rose qui ne lui allait pas. Elle y entra pour prendre un café. La salle était presque vide. Un homme assis au comptoir, cigarette au bec, la dévisageait, et fixait ses seins sans aucune gêne.
– « Quel malotru, celui-là ! » se dit-elle.
Enervée, elle le dévisagea à son tour. Ses mains paraissaient sales ; les ongles longs et jaunis par l’abus de tabac. Ses cheveux gras, plaqués sur son crâne, étaient coiffés en arrière. Il était assis de trois-quarts, de sorte que Gordana vit des poils longs dépasser de son oreille gauche. Les verres de ses lunettes semblaient crasseux. Elle en fut dégoûtée, si bien qu’elle n’avait plus envie de rester là. Elle paya l’addition, remercia le serveur à demi-mot et prit la direction de la porte d’entrée sans l’avoir bu. Elle ne put s’empêcher, de se comparer à cet homme ; c’était à son avantage. Pour se rassurer, elle fit le tour de ce qu’elle aimait chez elle : sa taille fine, ses yeux marrons clairs, sublimés par un crayon noir discret, son mascara. Ses sourcils parfaitement épilés ouvraient davantage son regard. Son nez fin convenait parfaitement à l’ovale de son visage. Elle élargissait sa bouche qu’elle trouvait trop mince, avec un crayon à lèvres rouge cerise. Son teint poudré , qui lui donnait une peau de jeune pucelle.
Elle arriva au numéro 20 de la rue, au pied de l’immeuble où elle habitait autrefois. C’était un immeuble de quatre étages qui, d’un coup d’œil, lui paraissait en mauvais état : les murs étaient lézardés, défraîchis, salis par les intempéries, ou un manque d’entretien. Gordana fixa son immeuble, triste. Elle se mit à rêver à son enfance : l’école privée » Jeanne d’Arc » et à l’uniforme bleu marine qu’elle portait. Sa mère, qui la coiffait avec une queue de cheval haute. Son père, qui travaillait jusque très tard. Elle était perdue dans tous ces souvenirs. Elle restait là, figée de longs instants. C’est alors que le miaulement d’un chat vint interrompre ses pensées. Elle se rapprocha de la porte d’entrée, et tenta en vain de l’ouvrir. Frustrée, elle chercha un interstice pour voir le hall d’entrée. La plupart des boîtes aux lettres étaient taguées à la peinture noire. La porte d’une boîte était entièrement enfoncée. Elle s’imaginait monter les escaliers jusqu’au troisième étage, et entrer dans leur ancien appartement. A cet instant, le souvenir douloureux du viol qu’elle y avait vécu la bouleversa, comme si c’était hier.
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