Dans le cadre des Journées européennes du Patrimoine 2024, Annie, intervenante d’A Mots croisés, a invité à « une valse des mots » (voir posts précédents). Passionnée d’écriture et écrivante de nos ateliers, elle a imaginé ce récit inspiré par la Maison Richelieu.
Rappelons ici que Bouffonidor, dans L’Ombre de Louis XV devant Minos, mentionne : « … Le Cardinal avait pour habitude de tout sacrifier à son ambition, se défaisait des gens qu’il n’osait ou ne pouvait attaquer publiquement, en les comblant de caresses et de marques d’amitié. La dernière preuve était de les faire sortir par un escalier dérobé, au milieu duquel était une bascule, que ce ministre avait l’humanité de lâcher lui-même. L’on tombait alors dans un puits qui avait, au moins, cent pieds de profondeur. Les premiers qui l’essayèrent furent ceux qui l’avaient creusé. »
Note aux lecteurs
Cette fiction n’a aucune valeur historique, elle est le simple fruit de l’imagination débordante de son auteure
« Monseigneur et Mademoiselle » par Annie Lamiral
Journées européennes du Patrimoine, visite guidée de la Maison Richelieu à Bagneux
Imaginez, chers visiteurs et chères visiteuses, ici, à l’ombre des murs imposants de cette demeure cossue, le Cardinal assis à son bureau, une plume à la main, un chat persan poils angora sur les genoux. Ses pensées sont plongées dans les affaires de l’État, son regard perdu dans les richesses des boiseries du plafond peint. Corbeilles de fruits, paysages, masques, le cardinal se plaît à rêver de plaisirs épicuriens. Le feu dans l’âtre projette des ombres dansantes sur les murs recouverts de tapisseries, tandis que, dehors, un vent glacial siffle à travers les arbres dénudés.
Un messager frappe doucement à la porte avant d’entrer, tête baissée. « Monseigneur, » murmure-t-il, « Mademoiselle de la Motte de Fleuris. »
Le Cardinal relève lentement la tête, retenant ses émotions. Il sent son cœur battre d’impatience. Qui peut bien être cette jeune fille proposée par le marquis de la Motte de Fleuris, son père, en échange d’une faveur ?
D’une voix froide, il ordonne : « Faites-la entrer ! »
Quelques instants plus tard, Marie-Louise est introduite dans la pièce. Elle tente de garder la tête haute, mais l’aura du Cardinal la fait vaciller. Il faut avouer que le personnage en impose avec sa soutane, sa calotte de soie rouge cramoisi et ses bas rouges. Sans attendre, il se précipite à son devant pour l’inviter à s’asseoir. Prise d’un léger malaise, elle s’écroule sur le velours pourpre du canapé à oreilles.
« Ma douce, ma jolie, voilà de quoi reprendre vos esprits ! Respirez ces sels de pâmoison ! Respirez profondément ! Votre corset est certainement beaucoup trop serré ! »
Malgré la peur qui l’envahit face à cet homme si proche du Roi, si puissant ministre, Marie-Louise ose balbutier quelques mots. « Je suis confuse, Monseigneur ! Je ne saurai vous importuner. Je viens juste chercher la missive pour mon père. Soyez assuré qu’il la donnera au Roi, dès demain. Vous me voyez si heureuse de servir la France ! »
Le Cardinal éclate de rire, un rire diabolique qui résonne dans la pièce. « La France ? » réplique-t-il. « Je suis la France. Et ceux qui s’opposent à moi s’opposent à elle ! Vous n’allez pas partir si vite, jeune fille. Vous voilà à peine arrivée. J’ai tout mon temps. Ah, si vous saviez comme votre venue me ravit. Je me sens si seul, ici. Que diriez-vous de profiter un peu de la soirée avec moi ? Vous avez grand besoin de retrouver vos esprits. De vous reposez un peu. Je pourrai vous offrir des moments inoubliables, pas de ceux où vous vous languissez à Saint-Germain ! Pour autant, vous devez me promettre de garder secrète notre rencontre ! Vous n’avez que seize ans, m’a confié votre père. Si jeune et déjà si belle. Quelle innocence dans votre sourire ! Permettez-moi de contempler toute votre candeur ! »
Alors qu’il approche sa main gantée de son visage, Marie-Louise dépose, respectueusement, un baiser sur l’anneau cardinalice, un cercle d’or, serti d’un saphir. Le Cardinal est déjà sous le charme. Une vague de désir l’envahit. Quelle joie d’avoir cette petite, ici, tout près de lui ! Sûr qu’elle doit être novice.
« Vos yeux bleus sont aussi purs que des diamants ! Votre bouche me semble mutine et fraîche comme un fruit du verger, en été. Votre taille est si fine. Vos seins me semblent déjà fort généreux. Venez par ici, je vous emmène au paradis ! »
Marie-Louise, docile, suit son nouveau maître qui, maintenant, presse le pas, impatient de la guider jusqu’à sa couche. Avec délicatesse, il desserre les lacets de son corset, puis soulève son jupon en lui susurrant à l’oreille : « Des petites étincelles naissent les grands embrasements. Demain, ma belle, je vous couvrirai de rubis ! » Temps suspendu où leurs corps se découvrent, s’enlacent, se dénudent, s’étreignent, s’abandonnent.
Les jours, les mois passent. Les amants assouvissent, nuit et jour, leur passion ardente. Dans le verger, à l’ombre d’un pommier. À l’entrée de la glacière. Près du puits. Marie-Louise est insatiable. Gourmande. Une amoureuse passionnée, prête aux ébats les plus fous. Devenue maîtresse officielle du Cardinal, Marie-Louise est récompensée par des bijoux, des robes somptueuses, des corsets à lacets qui soulignent sa taille de guêpe et mettent en avant sa poitrine, haut perchée, « cette porte de l’enfer », comme l’appellent le Cardinal et ses acolytes de l’Église chrétienne.
Voilà dix-huit mois que leur liaison sulfureuse perdure, pourtant le Cardinal s’en lasse. Trop avide de nouvelles conquêtes. Pendant plusieurs semaines, il s’éloigne de Bagneux prétextant des affaires à régler. Quand il y revient, il découvre la macabre nouvelle. Marie-Louise, apprenant ses infidélités, a noyé son chagrin dans l’alcool avant d’y ajouter de l’arsenic. Sur son bureau, un pli cacheté attend le Cardinal : « Je meurs empoisonnée de votre main. » Le Cardinal est en furie. Qui est cette femme pour l’accuser ? Qui est cette femme pour le juger ? Quelle audace ! Quelle impertinence ! Quelle effronterie !
Fou de rage, le Cardinal jette la feuille manuscrite dans l’âtre, puis convoque le capitaine des gardes. « Amenez-moi son père ! » Quelques heures plus tard, le marquis de la Motte de Fleuris tente de plaider la cause de sa défunte fille. Il est blême, comprenant le sort qui l’attend. Tous ses efforts sont vains. Le Cardinal enrage. « Comment avez-vous osé me présenter une créature aussi rebelle ? Quelle éducation lui avez-vous seulement donné ? Pensiez-vous vraiment que je permettrai à une misérable d’avoir quelconque emprise sur moi, de dicter ma vie, de saper mon autorité, l’autorité de l’État ? Jamais, oh non, jamais une femme… »
« Monseigneur, je vous en supplie … »
« Gardes, jetez ce scélérat aux oubliettes ! » dit-il, avec sérénité. « Qu’il y croupisse pour le restant de ses jours et médite sur ses erreurs ! «
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