D’après « Kiffe kiffe hier ? » par Nathalie Picrel

Samedi 5 octobre 2024, la Médiathèque Louis-Aragon de Bagneux a consacré une journée entière à la rentrée littéraire. Pour l’occasion, l’équipe de médiathécaires avait sélectionné dix « coups de cœur » qui étaient au centre de l’atelier d’écriture, « À livre ouvert », animé par Annie, intervenante d’A Mots croisés.

C’est le roman « Kiffe kiffe hier ? » de  Faïza Guène que Nathalie a retenu pour imaginer son propre récit, à partir des propositions d’écriture suggérées. Bonne lecture !

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Je fête mon anniversaire. Je suis née, il y a trente-cinq ans à Paris dans le quatorzième arrondissement. 

Tous mes invités reprennent en cœur « Joyeux anniversaire, Doria ». À ce moment précis, une énorme boule dans mon estomac me remonte à la gorge, m’empêchant de respirer calmement. Mon regard hagard se pose sur Yann qui fait partie de ma vie depuis presque vingt ans. Et là, je vois ma vie de couple défiler. 

Mon malaise persiste, il me tarde que cette soirée s’achève pour chercher dans mes souvenirs ce qui cloche, car je sens bien que quelque chose ne va plus. Je dois résoudre l’énigme de ce problème existentiel.

Doucement, je me glisse sous la couette sans réveiller Yann. Je repense à notre rencontre : nous étions jeunes au lycée René Descartes en banlieue parisienne et très rapidement nous nous sommes installés ensemble. Nous avions nos rituels qui nous faisaient beaucoup rire : on se traitait de « petits vieux ».

Puis, nos familles respectives nous posaient inlassablement toujours la même question : « Quand la famille va s’agrandir »? Je me trouvais trop jeune et je voulais juste vivre de nombreuses choses avec Yann. Mon désir de maternité était néant. De son côté, Yann se sentait prêt à endosser le rôle de père.

Sans réagir, je me suis laissée endormir. Non ! Pas ce soir dans notre lit, le jour de mes trente-cinq ans ; car là, je suis en plein insomnie à me triturer le cerveau. Donc, il y a huit ans, nous sommes devenus parents. 

L’annonce de cette grossesse n’a pas été waouh ! J’étais prise par un tourbillon où tous se réjouissaient.

Les neuf mois les plus horribles : au fil des semaines j’avais l’impression de gonfler lentement comme un ballon de baudruche. Mes nuits cauchemardesques relataient toujours le même scénario : Yann saisissait une aiguille et me faisait exploser. Mes viscères s’étalaient au sol.

Mon entourage palpait mon ventre comme on pétrit le pain. Personne ne me demandait si je désirais être mère et ce bébé lui non plus n’avait pas donné son aval. Pourquoi ne demande-t-on pas le consentement éclairé au fœtus de sa venue sur terre ? Non ! Là, tu divagues ma grande : ça n’existe pas et n’existera sûrement jamais, même avec les progrès scientifiques !

Mon accouchement a ressemblé à un ultra-trail. À la vision de la ligne d’arrivée, je n’ai pas entendu des applaudissements d’encouragement mais des : « Poussez, Madame, Poussez ! Allez, poussez plus fort ! »

Avec le recul, j’aurais dû le répondre : « Quoi ? La porte ? »

Isidore est arrivé avec les yeux bridés, la peau rouge, fripée et le crâne en forme de poire. Yann m’a dit : « Il est beau ! Hein ! Je revois Isidore nourrisson, puis ses premiers pas, son entrée à la crèche. Mais, mon dieu ! J’étais toujours aussi empruntée !

Bip.Bip. Bip. Merde ! Il est six heures et je me suis finalement endormie.

Aujourd’hui, c’est lundi et comme tous les lundis, je cours comme une cinglée pour déposer le petit à l’heure à l’école. Marre de passer pour une mère indigne. Je suis en retard comme tous les jours.

Je suis obligée de sonner chez la gardienne afin qu’Isidore puisse rentrer dans l’école. Je m’aperçois que son pull est à l’envers. L’énorme étiquette est sortie. On ne voit que ça et je ne vois que ça.

Isidore se retourne avec un sourire indulgent malgré sa frange taillée en biais par mes soins. En allant le chercher ce soir, sa maîtresse me dira certainement : « Votre progéniture ne sera jamais une gravure de mode et vous le savez pertinemment ».

Je laisse les pensées d’Isidore et de sa maîtresse derrière moi. Je monte dans la R5 de collection de Yann pour filer au bureau. Au fait ! Yann, voilà où j’en étais hier soir, notre couple : je ne sais plus dans quelle direction nous allons. 

Le soir, je rentre avec Isidore et il n’est pas là. Certes, il a ses contraintes de travail depuis qu’il est recruteur de mannequins pour une agence de pub. Rien que de penser à Yann, j’ai la nausée comme lorsque j’étais enceinte. D’ailleurs, si je cours tous les jours avec un enfant qui n’écoute qu’à moitié, c’est de sa faute ! J’étais bien dans ma vie sans impératif familial.

Une colère indescriptible monte sans pouvoir la contrôler. Je ressasse les phrases que les mannequins embauchés par Yann me disent régulièrement : « Il faudrait que tu utilises tel produit, tu auras l’air moins cernée, moins terne, plus jeune. »

Toute seule dans la voiture, j’hurle :  » Libre ! Libre! Libre! » Je fais demi-tour, et comme une furie je monte dans l’appartement. J’attrape les affaires de Yann et d’Isidore, les mets dans des valises. Je dévale les escaliers deux par deux. Je me sens pousser des ailes. 

À l’accueil du bureau de Yann je dépose le tout avec un mot :  » Je reprends ma liberté, tu es un bon père et tu sauras gérer la situation ».

Ce n’est pas la crise de la quarantaine mais celle des trente cinq pour moi.

Quelques jours plus tard, je retourne au bureau de Yann pour y déposer le reste des affaires. Là, j’entends quatre mannequins de l’agence rire à mon passage, je leur rétorque : « Les gens racontent n’importe quoi ! Ce n’est pas lui qui est parti, c’est moi qui l’ai mis dehors ! »

Je peux dire que ça les a mis K.O. Les mannequins pyjamas ne s’attendaient sûrement pas à ce crochet gauche. Malgré mon sentiment de puissance et de reprise de pouvoir, j’ai entendu l’une d’entre elles chuchoter : « Eh ben quoi ? C’est kiff kiff… »

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