Samedi 5 octobre 2024, la Médiathèque Louis-Aragon de Bagneux a consacré une journée entière à la rentrée littéraire. Pour l’occasion, l’équipe de médiathécaires avait sélectionné dix « coups de cœur » qui étaient au centre de l’atelier d’écriture, « À livre ouvert », animé par Annie, intervenante d’A Mots croisés.
C’est le roman « Frapper l’épopée » d’Alice Zeniter qu’Emma a retenu pour imaginer son propre récit, à partir des propositions d’écriture suggérées. Bonne lecture !
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Tass se sentait égarée. Elle avait pris un chemin familier, pourtant. Celui de sa ville natale, Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, qu’elle retrouvait au moins une fois par an. Familier, mais pas facile : c’est que ce n’est pas la porte d’à côté. 20 000 km et un océan à traverser. Des heures d’attente à l’aéroport et autant d’heures une fois dans l’avion ; heures d’attente, puis heures d’insomnie. Pas moyen de fermer l’œil, chaque fois, le même cirque : veiller interminablement et arriver, enfin, épuisée. Heureusement qu’être professeure et cette promesse renouvelée de chaque été. Celle de deux mois, à étirer. Deux mois de repos, en réalité toujours insatisfaits. Cet été-là, Tass était habitée par un sentiment nouveau, une sorte de sourde inquiétude, ou plutôt une sensation d’égarement…
Il y a une chose dont elle était certaine, cependant. Une phrase qu’elle se répétait en boucle. C’est une distance qui ne s’avale pas. D’ailleurs, aucune distance ne s’avale. Il faudrait qu’elle arrête d’utiliser cette expression. Elle ne sait pas d’où elle vient, elle ne sait pas à qui elle l’emprunte quand elle pense en ces termes – peut-elle même prétendre qu’elle pense ? Au mieux, elle fait du patchwork avec des vieux chiffons de mots qui lui traînent dans les coins du crâne. Elle a du mal à réfléchir. Elle a du mal à rassembler ses idées. Tass sait pourquoi elle se sent perdue : c’est que, d’un coup, ce n’est plus très clair, plus très sûr, c’est que, d’un coup, là, suspendue dans les airs à des années lumière de la métropole où elle vit, où elle travaille, où elle traverse les jours les uns après les autres, elle ne sait plus si elle a fait le bon choix. Cet été n’est pas comme tous les étés, celui de la quiétude et du chemin, long, fatiguant mais familier. Il est celui de l’été sans retour. Elle a pris un aller simple pour Nouméa. Elle a demandé sa mutation qui a été acceptée. À la rentrée, elle enseignera l’histoire non plus dans un collège qui se trouve tout au bout du RER D, cette ligne verte qui la mène si loin de chez elle. Mais dans un nouvel établissement scolaire en plein cœur de la capitale kanak. Fini Paris. Elle l’avait tant désiré. Revenir ici, enfin là-bas, de l’autre côté de l’océan. Et maintenant dans l’avion, c’est le vertige.
La chaleur étouffante, moite, qui l’assaille à son arrivée à l’aéroport, semble faire fondre ses doutes. L’asphalte fume et toutes les pensées éparpillées, elles aussi, s’évaporent. L’air est trouble, mais, au travers de l’image brouillée de devant ses yeux, se dessinent les contours de plus en plus nets au fur et à mesure qu’elle s’approche de la silhouette de sa mère. Ça aussi, c’est familier, sa mère avec ses grandes lunettes à montures épaisses. Ses cheveux épais, rassemblés en chignon, et son éternelle veste en lin froissé. Sa mère qui a les larmes aux yeux et dont l’émotion déborde, trop vive à chaque fois. Tass ne lui a pas encore dit. C’est bizarre, elle sait pourtant que c’est son vœu le plus cher. Qu’elle n’attend que ça. Mais elle n’a pas encore réussi à lui formuler. Elle lui a juste donné une explication embrouillée, confuse sur pourquoi elle avait voulu avoir un lieu à elle cette fois-ci et avait loué un studio en sous-location. Elle a prétendu que c’était pour deux mois. Pour six en réalité. Pour l’instant, elles vont chez sa mère. Le paysage défile au travers des vitres de la voiture.
Il y a un tag qu’elle aperçoit, à plusieurs reprises, en lettres rouge vif sur le haut des murs. Au début, elle ne comprend pas. « MPTHY XX cra ». C’est au moment où elle sort de l’habitacle surchauffé qu’elle percute : « EMPATHIE VAINCRA ». Dans le fond, elle n’a toujours pas compris.
Ici, dans le petit appartement où elle a passé toute son enfance et son adolescence, elle n’est plus très à l’aise. Elle sent à quel point elle se sent si soulagée de savoir que, dès demain, elle dormira ailleurs. Dans un espace qui sera à elle, seule. Le matelas lui faisait sentir qu’elle n’était pas chez elle quand elle était chez elle. « MPTHY XX cra » trace-t-elle du bout des doigts sur le plan de travail de la cuisine.
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