« Alors c’est bien » d’après Delphine

Samedi 5 octobre 2024, la Médiathèque Louis-Aragon de Bagneux a consacré une journée entière à la rentrée littéraire. Pour l’occasion, l’équipe de médiathécaires avait sélectionné dix « coups de cœur »qui étaient au centre de l’atelier d’écriture, « À livre ouvert », animé par Annie, intervenante d’A Mots croisés.

C’est le roman « Alors c’est bien » de Clémentine Mélois que Delphine a retenu pour imaginer son propre récit, à partir des propositions d’écriture suggérées. Bonne lecture !

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Parti dans ses pensées, il fumait le reste de son mégot de cigarette tout en tirant la luge sur laquelle se tenait sa fille. Sur cette photo, cette petite fille, c’est moi, Clémentine. Je devais avoir huit ans. À l’époque, nous vivions dans un village reculé de Savoie. C’est la seule région de France, où je refuse désormais de me rendre, même pour y exposer mes œuvres, trop de mauvais souvenirs, trop de tristesse et de solitude, impossible d’y remettre un seul pied. Mon enfance, mon insouciance sont définitivement restés ancrés là-bas. Aujourd’hui, artiste plasticienne, je refuse d’aborder dans mon travail les thèmes de la montagne, de la blancheur des sapins enneigés. Tout doit être solaire, lumineux, joyeux.

Il faut que je raconte cette histoire, tant qu’il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître et j’ai peur que les souvenirs s’en aillent avec elle comme un rêve qui s’échappe au réveil et qu’on ne peut retenir. Le bleu était la couleur de tes yeux, un bleu lumineux, perçant empli de douceur et d’amour à la fois. Tu aimais porter du bleu tout le temps. D’ailleurs tes amis avaient fini par te surnommer « Bleuette ». Au début, papa avait trouvé ça ridicule, mais avec le temps il avait fini par se rallier à ce surnom. 

Tu avais demandé à papa de m’emmener à l’école du village, pendant que tu préparais la voiture pour aller faire les courses mensuelles dans la grande ville. Tu avais pris cette photo car tu t’amusais de nous voir bouder l’un et l’autre. Moi parce que j’avais un peu honte de me rendre à l’école en luge surtout avec cette vieille luge qui datait de ton grand-père et que je trouvais complètement ringarde. Vraiment, j’allais me faire moquer parce que tous les autres parents accompagnaient leurs enfants avec une luge dernier cri. Quant à papa, il était préoccupé par le vêlage d’une vache et, franchement, il n’avait pas envie de perdre son temps avec moi. Mais tu savais comment t’y prendre avec lui et il avait fini par accepter.

Tu m’avais embrassée tendrement, remis mon bonnet en place. Ton écharpe bleue caressait doucement mon visage. Ton parfum fleuri me rassurait. J’aurais voulu que tu m’emmènes toi-même à l’école ce matin-là. J’avais pourtant insisté. Tu m’avais expliqué : « Ma chérie, à cette heure-ci, en cinq minutes, on est déjà au hameau de Saint-Quentin-sur-Allane. Après, tu sais bien qu’il y a des embouteillages et avec toute cette neige tombée cette nuit.  Alors, je dois faire vite. Ce soir, on  fête ton anniversaire. Tu verras, on a une surprise. » Tu m’avais regardée intensément avec tout ton amour de maman. Tu rayonnais derrière ta rangée de dents en porcelaine. Ton sourire exprimait une joie non dissimulée. Tu fis un clin d’œil à papa avant de nous envoyer des baisers de la main. 

On ne peut tout raconter d’une vie surtout lorsqu’elle a été beaucoup vécue et qu’elle est vue à hauteur d’enfant. S’il m’arrive parfois d’oublier les images, j’ai la mémoire précise des mots et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de ma mère : «  Je vous aime. À ce soir ! »

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