Pour le premier rendez-vous « Ateliers Découverte » de la saison d’écriture 2024-2025, Annie, intervenante d’ A Mots croisés, a invité à une parenthèse d’écriture créative autour du sujet : « Histoires de lieux sans histoire».
À suivre le récit de Nicole ! Bonne lecture !
La troisième Porte
Pour la trouver il fallait se déchausser sans se brûler au poêle à charbon qui trônait dans l’entrée. Ensuite l’escalier bien ciré tournait sec. Arrivée à l’étage : deux chambres à peu près de même taille avec un lit à deux places, deux tables de nuit, une immense armoire, un fauteuil et deux chaises : presque des chambres jumelles, sans histoire, et pourtant…celle de gauche dissimulait derrière son fauteuil une autre porte… « C’est là que tu vas dormir », me dit ma grand-mère. « Ton grand-père et moi couchons dans l’autre chambre. Nous laisserons les deux portes ouvertes. »
Rien sur la troisième porte ! Me voilà perdue dans un lit et une pièce qui me paraissent sans limites, moi qui suis habituée aux lits jumeaux dans la même chambre que ma sœur !…et cette porte gardée par ce drôle de fauteuil bordé partout de petits clous. Je veux savoir… Je tourne la poignée de porcelaine blanche. C’est tout noir. Je tâtonne sur les côtés, le long des moulures. Sauvée ! J’appuie sur un bouton et une lampe pendue au plafond, sans abat-jour, me donne une lumière pâle et vacillante.
La pièce est petite, un peu plus grande qu’une armoire. A droite, un mur tout blanc, sans papier. En l’air, à ma gauche et en face de moi, une large étagère couverte de grands cartons ronds. En dessous, de longues tringles, pleines à craquer de vêtements de femme, tous sombres : du gris et du noir. C’est vrai que ma grand-mère ne met jamais de couleurs vives. Pourquoi ?
J’écarte les vestes, jupes, robes, manteaux et, oh, stupeur, j’hurle : un renard me saute au nez ! Ma grand-mère arrive, affolée : « Que fais-tu dans le cagibi ? » Je sanglote. Elle me prend dans ses bras et me console : « Autrefois les dames portaient une fourrure de renard autour du cou ou des épaules et, dans les cartons ronds, ce sont mes anciens chapeaux. » Le lendemain, elle me les montre : chapeaux à voilette, capelines, tous noirs. Pourquoi ?
Assise dans le grand fauteuil et moi sur ses genoux, ma grand-mère me raconte…Ce qu’elle a laissé dans le cagibi ce sont les vêtements de sa jeunesse, des vêtements de deuil. A peine mariée, elle perdait son premier amour, le plus grand, dès les premiers combats de la guerre de 1914. La guerre finie, elle s’était remariée en 1919 avec un homme rescapé de tous les combats et ils avaient eu un garçon. Malheureusement, gazé et malmené par toutes les horreurs de la guerre, le jeune papa mourut quelques années après.
– C’était ton vrai grand-père et le petit garçon, c’est devenu ton père.
– Mais le grand-père que je connais, qui est-il ?
– Un ami d’enfance …
… qu’elle avait retrouvé, veuf , lui aussi avec deux enfants. Ils avaient repris ensemble le chemin de la vie…. « C’est ton grand-père de cœur » me dit ma vraie grand-mère et c’est vrai que nous nous aimions beaucoup.
La maison de mes grands-parents était une maison banale, sans histoire, rue Fondouze à Antony… à condition de ne pas ouvrir la troisième porte, celle du cagibi !
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