Pour ce nouvel atelier, Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, a accompagné les écrivants dans la préparation d’un récit qui mettrait en scène un « Village », très particulier.
Ensemble, ils ont décidé d’un lieu, de sa localisation, de sa dénomination et de sa singularité. Puis, en duo/trio, ils ont défini des personnages. Une fois, les informations partagées, chacun a imaginé son histoire du village, vue par un ou plusieurs des personnages.
À suivre le récit imaginé par Annie. Bonne lecture !
Prologue
15 avril 2025. Les plus grands médias internationaux ont envahi les rues de Bagneux-Plage. Ils ne sont pas là pour un reportage sur la montée des eaux, ni sur les algues vertes. L’heure est beaucoup plus grave.
Un virus, nommé Pan-C-25 par des chercheurs américains, fait des ravages parmi les Balnéoplagiens, touchés à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Au début, chacun se réjouissait de connaître les pensées de son voisin. Maintenant, l’épidémie provoque un chaos général.
L’heure de vérité
Josiane, la coiffeuse du salon « Boucles d’or », est épuisée de découvrir, à longueur de journée, ce à quoi pensent ses clients. Le soir, sa tête explose. Tant de pensées malsaines et destructrices, tant de mensonges ! Dire qu’autrefois, elle aimait tant écouter leurs confidences pour colporter quelques ragots. Depuis trois jours, elle souffre de céphalées aiguës qui lui provoquent des vomissements. Décidée à en finir avec le Pan-C-25, elle décide de consulter son médecin de famille, le Docteur Maurice Vernet.
Il est 15 heures quand Josiane pousse la porte de son cabinet. La salle d’attente est pleine à craquer, le brouhaha assourdissant. Tous les patients se plaignent de cette maladie invisible, la penséeite, qui leur fait vivre l’enfer. Certains ont découvert les infidélités de leur partenaire, d’autres s’insurgent sur les véritables raisons pour lesquelles ils se sont vus refuser une embauche.
Dans un coin de la pièce, il y a Hippolyte, dit Hippo. Josiane le connaît bien. Depuis tout petit, il rêve de quitter le village. Mais pour cela, il lui faut se constituer une cagnotte. Alors, une fois la semaine, elle lui confie la tête de ses clients. Hippo excelle dans les coupes au rasoir, inspirées par celles de footballeurs célèbres. En parallèle, il est « influenceur ». Plus de 160.000 followers sur Insta ! Le voilà qui raconte à l’assemblée que, depuis la maladie, il en a un millier de plus par jour. Ils le harcèlent, lui envoient des vidéos de leurs proches ou de leurs employés pour qu’il lise leurs pensées. Il n’en peut plus. Il veut guérir et partir loin, très loin d’ici. Pourquoi pas New York ? Devenir une star du hip hop ! Ou Hollywood pour faire du cinéma ?
Fasciné, Monsieur Leblanc, le cordonnier, écoute le jeune geek. Certes, il perdrait l’un de ses meilleurs clients, toujours prêt à bichonner ses Dr Martens, mais il serait tout de même fier d’avoir côtoyé quelqu’un qui partirait en Amérique pour devenir célèbre ! Sûr qu’un jour, il reviendrait au pays faire une photo avec lui, le petit commerçant de son enfance. Sûr aussi que des journalistes voudraient en savoir plus sur le jeune homme quand il était ado. Alors, lui aussi, Émile Leblanc aurait sa part de célébrité. En attendant, il lui faut essayer de penser à autre chose, pas question qu’Hippo ne devine ses divagations !
La petite Iris, elle, est blottie sur les genoux de sa mère. Cette dernière s’étonne que sa fille soit encore en bonne santé. Le virus ne toucherait-il pas les enfants ? Et s’il mutait ? Et… si un jour, les enfants aussi attrapaient le virus ? La mère est inquiète. L’enfant écoute, incrédule, ces adultes qui se plaignent, se lamentent sur cette maladie mystérieuse déclenchée par un … paon ! Pourtant, un paon, c’est gentil et, en plus, c’est si beau. Mais, un paon C-25, elle n’en a pas croisé dans sa « Grande Encyclopédie des Animaux ». Il y a des paons bleus, des paons spicifères, des paons nigripennes, des paons spalding, mais rien sur les paons C-25. Bizarre ! Alors, du haut de ses huit ans, Iris rêve, en silence, d’être contaminée pour le rencontrer ce fameux paon, mais aussi pour savoir enfin la vérité sur son père. Elle en a assez d’entendre sa mère lui raconter que son papa est parti au ciel. Elle le sait que c’est n’importe quoi ! Même les oiseaux redescendent sur terre !
À la vue du praticien, la pièce plonge immédiatement dans un silence absolu. «Je suis vraiment désolé, » bredouille le docteur Vernet, « je dois partir à Paris, de toute urgence ! Le gratin de la médecine, le ministre de la Santé et les plus grands laboratoires pharmaceutiques m’y attendent ! J’ai trouvé comment éradiquer la maladie ! C’est inimaginable, je suis si heureux ! Si vous souhaitez être vacciné, inscrivez vos coordonnées sur cette feuille ! Au revoir ! »
Le docteur claque la porte de son cabinet, met son manteau et file. Direction le cimetière. Le seul endroit où personne ne pourra lire ses pensées ! Il s’y cache toute la soirée. Cloîtré dans une petite chapelle funéraire, il a peur.
Pendant ce temps, un vent de folie souffle dans la salle d’attente. Les patients s’arrachent la feuille du docteur. Seule, Josiane reste impassible, clouée à sa chaise. Elle est livide. Hippo s’approche d’elle. « Que se passe-t-il, Madame ? Dites-moi ! » C’est alors qu’elle se lève d’un bond, attrape la feuille, la déchire, jette les morceaux par terre et les piétine. Elle hurle sa rage : « Arrêtez, arrêtez tout ! J’ai eu le temps de lire les pensées de Maurice ! Il n’a rien découvert du tout, il est ni biologiste, ni chimiste, encore moins médecin ! C’est un usurpateur ! Ils nous a bernés, depuis des années ! »
Le groupe arpente coins et recoins de la ville en se faisant l’écho de l’odieux mensonge. La foule grossit dans les rues de Bagneux-Plage. Les journalistes tiennent leur scoop et suivent le mouvement.
Épilogue
Condamné en son absence à vingt ans de prison pour exercice illégal de la médecine, Maurice Vernet est toujours introuvable. Après le mandat d’arrêt européen, une notice rouge d’Interpol a été émise à son encontre.
Laisser un commentaire