Un village si tranquille

Pour ce nouvel atelier, Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, a accompagné les écrivants dans la préparation d’un récit qui mettrait en scène un « Village », très particulier.

Ensemble, ils ont décidé d’un lieu, de sa localisation, de sa dénomination et de sa singularité. Puis, en duo/trio, ils ont défini des personnages. Une fois, les informations partagées, chacun a imaginé son histoire du village, vue par un ou plusieurs des personnages.

À suivre le récit imaginé par Carmen. Bonne lecture !

Un village si tranquille

Bagneux-Plage a tout d’un joli village au bord de l’Atlantique avec sa grève de sable fin, une digue offrant un point de vue sur le littoral, un port de pêche. Une charmante station balnéaire prisée des estivants à la recherche de calme et de sérénité.

A la belle saison, boulevard de la Mer, des familles se promènent, des habitants y sortent leurs chiens, des sportifs slaloment entre les passants, tous profitent de l’air marin.

Au centre de la petite cité, rien ne manque aux citoyens. Une boulangerie, un marchand de fruits et légumes, une micro-crèche, un cinéma avec sa projection hebdomadaire, un bar-tabac où chacun refait le monde, des pompes funèbres car, à Bagneux-Plage, on meurt comme partout ailleurs.

S’il fait bon vivre dans ce coin de France, cette tranquillité est quelque peu troublée depuis la récente apparition d’une maladie des plus étranges. Depuis deux mois, une curieuse épidémie rend les Balnéoplagiens sensibles aux pensées d’autrui. Celui ou celle atteint de cette affection se met subitement à entendre les réflexions de la personne la plus proche.

Ce qui a semblé amusant dans un premier temps, se transforme vite en véritable cauchemar. Pas un habitant, ou presque, n’est depuis à l’abri de voir livrer en place publique son intimité. Chacun cherche donc à se préserver, tout en essayant de percer les secrets de son voisinage.

Une forte tension s’installe à Bagneux-Plage et tous les événements festifs sont alors purement simplement annulés, de peur qu’ils ne tournent à la catastrophe.

Néanmoins, tous ne sont pas infectés, à l’instar du Dr Maurice Vernet, l’unique médecin du village depuis vingt-cinq ans. Il connaît la plupart des résidents et a même mis au monde bon nombre d’entre eux, il est donc un homme estimé et hautement respecté.

Avec certaines de ses patientes, Maurice Vernet a eu quelques aventures sans lendemain. Notamment avec la pimpante Josiane Pinard. Josiane qui tient le salon de coiffure homme/femme, et, sauf à être chauve, tous passent entre ses mains. 

La coiffeuse a mal vécu la rupture avec son amant. Car, si le médecin a pu parfois se montrer colérique, paranoïaque, elle a toujours été fière d’être à son bras les jours de marché ou à la sortie de la messe dominicale. Être la maîtresse d’un docteur lui a conféré un statut social jusque-là refusé par les notables locaux.  

Restés malgré tout amis, Josiane consulte le Dr Vernet et le Dr Vernet se fait couper les cheveux chez Josiane.

Dès l’apparition de la maladie, la contagion gagne très rapidement la population, et les contaminés se comptent par dizaine, chaque jour.  En moins d’un mois, pratiquement tout Bagneux-Plage est atteint. Seuls, quelques adultes échappent au virus penséite BP ainsi que les moins de douze ans.

Maurice Vernet fait partie des rares personnes à ne pas avoir contracté la maladie. Ce n’est pas le cas de Josiane Pinard, qui n’a n’a pas son pareil pour tirer les vers du nez à n’importe quel quidam. Il craint donc les rencontres avec la coiffeuse car il détient un secret des plus compromettants. Le bon docteur Vernet n’est pas docteur.

Alors, le faux praticien se met en tête de se débarrasser de Josiane. Il craint que celle-ci ne finisse par lire dans ses pensées  et ne le dénonce au conseil de l’ordre. Il n’est pas question de prendre un risque avec cette femme beaucoup trop curieuse.

Comme il la sait incapable de résister à un rendez-vous galant, d’autant qu’elle n’a jamais renoncé à le reconquérir, Vernet invite Josiane prétextant vouloir donner une nouvelle chance à leur histoire d’amour.

Huit heures chez lui. Elle a revêtu sa plus belle robe, une fragrance capiteuse. Il arbore un look casual chic, un parfum boisé. Avec un large sourire, il lui tend du champagne. Après avoir trinqué à leurs retrouvailles, les deux anciens amants s’échangent un long baiser. Il la regarde déguster sa coupe jusqu’à la dernière goutte. La tête lui tourne, alors Josiane prend place sur le canapé car elle se sent vaciller. Vernet l’observe avec attention. Dans le verre, il a versé des tranquillisants.

« Maurice, je ne comprends pas ce qui m’arrive, je me sens mal. »

« Tout va bien se passer, Josiane. Je te promets que tu ne sentiras rien. Détends-toi plutôt, inutile de résister, tu ne ferais que retarder l’inévitable. Allez, endors-toi maintenant. Je t’apprécie beaucoup Josiane, mais je ne peux prendre aucun risque avec toi. Je ne suis pas médecin et mon vrai nom, c’est Hector Prozaryl. J’ai raté mon doctorat, alors il a bien fallu que je me débrouille. Rien de tel qu’un petit accident, un corps rendu méconnaissable par un incendie et me voilà un autre homme. Je suis un bon médecin, Josiane, et ne veux pas renoncer à exercer. Tous ces gens ont besoin de moi. »

« Non, non, Maurice non, je t’aime. »

Germaine Michu, sa cliente de 14h, la secoue avec force pour la réveiller.

« Josiane. JOSIANE. Réveillez-vous donc ! »

La coiffeuse bondit hors du fauteuil où elle s’est endormie.

« J’ai fait un horrible cauchemar. J’ai cru que j’allais mourir empoisonnée. »

« En voilà une histoire, ma pauvre Josiane, va falloir me raconter ça. J’ai tout mon temps, c’est le jour de ma couleur. »

Encore toute bouleversée, Josiane l’installe au bac, après lui avoir revêtu un grand peignoir et une serviette noire autour du cou. Elle ressasse ce rêve qui lui a paru si réel, lorsque ses réflexions sont interrompues sa cliente.

« Franchement, ma pauvre Josiane, si tu t’imagines retourner dans le lit du toubib, tu te fourres le doigt dans l’œil. Il préfère te voir morte que de coucher avec toi. C’est à peine s’il s’en cache. »

« Excusez-moi, Madame Michu, qu’est-ce que vous venez de dire ? »

« Moi, mais rien, voyons. Oh, mais vous devez être bien fatiguée, ma pauvre Josiane pour que vous entendiez des voix !  Mais, en même temps, comme ce serait drôle de pouvoir entendre les pensées des autres, vous ne trouvez pas ? »

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