Pensées dangereuses

Pour ce nouvel atelier, Carole Prieur, intervenante À Mots croisés, a accompagné les écrivants dans la préparation d’un récit qui mettrait en scène un « Village », très particulier.

Ensemble, ils ont décidé d’un lieu, de sa localisation, de sa dénomination et de sa singularité. Puis, en duo/trio, ils ont défini des personnages. Une fois, les informations partagées, chacun a imaginé son histoire du village, vue par un ou plusieurs des personnages.

À suivre le récit imaginé par Anne. Bonne lecture !

Pensées dangereuses 

Les grandes vacances étaient finies depuis quelque temps. Les aoûtiens avaient déserté et rejoint la capitale à contrecœur. Bagneux – Plage commençait à recouvrer son calme enfin espéré pour certains, et tant redouté par d’autres. Les grandes marées de septembre avaient encore attiré quelques pêcheurs de coques et de palourdes. Mais, depuis un mois, régnait une étrange atmosphère. Même dans le salon de Josiane Pinard, l’insouciance futile, artificielle et habituelle n’était plus de mise. Il fallait se rendre à l’évidence. L’épidémie de la penséïte commençait à faire des dégâts. Josiane ne contrôlait plus son débit de parole, elle malaxait, coiffait les têtes de ses dames, pouvait en lire les pensées et anticipait les volontés de ses clientes. Il fallait qu’elle agisse. Dimanche dernier, elle avait entendu que de nombreux cas se faisaient recenser et qu’il fallait désormais se déclarer à la mairie. Elle s’était décidée à prendre rendez-vous avec l’exécrable docteur Vernet afin qu’il lui certifie son état de penséïte aiguë. Elle avait réussi à avoir un créneau le lundi tôt le matin. 

Lundi matin, elle croisa Hippolyte, le jeune fils du facteur qui tentait de démarrer son scooter d’une main tout en scrollant de l’autre son smartphone.

« Un si jeune garçon et pourtant déjà à traîner. Il doit passer son temps à jouer à des jeux vidéo » rumina Josiane.

« Hé la vieille. T’as que ça à penser. Toujours à te mêler de ce qui ne te regarde pas » lui lança Hippolyte. Josiane pressa le pas. Hippolyte avait donc aussi la maladie. Il pouvait lire dans ses pensées.

C’était infernal, Josiane n’arrivait plus à dormir, tant les pensées de son mari, de ses enfants inondaient son cerveau. Il fallait que ça s’arrête. Elle pénétra dans la salle d’attente, et là ce fut comme une avalanche de pensées qui la percuta, celles des différents patients en attente du diagnostic attendu. C’était une souffrance intolérable. La porte du cabinet s’entrouvrit. Le Docteur Vernet, d’un ton sec, lança « Madame Pinard ». Elle s’avança et s’assit sur la chaise rouge. 

« Alors que me vaut ta venue ? » lui lança le docteur Vernet tout en regardant les textos qui défilaient sur son smartphone. C’était toujours le même numéro inconnu. Il blêmit en découvrant ces mots : Je sais qui tu es, tout ne pourra pas te cacher aussi longtemps. Josiane se racla la gorge afin de rappeler sa présence « Maurice, excuse-moi. Mais je n’en peux plus. Depuis trois jours et trois nuits, c’est un cauchemar. J’ai appris involontairement tant de mauvaises nouvelles. Madame Dupuis a un cancer qu’elle n’a encore annoncé à personne, Monsieur Roland a tué le chat de la voisine ce matin aux aurores et le garde chez lui en attendant ce soir pour aller l’enterrer à la nuit tombée dans le parc des Millets. Mon mari n’a pas passé la soirée chez sa tante mais a fait une sortie arrosée. Alors qu’il ne boit plus à la maison. Ma fille a une liaison avec le fils du garagiste, il se retrouve tous les samedis soir, derrière le cinéma, je n’en peux plus. »

Maurice la fixa comme pétrifié. Devenait-il fou ? Il sentit la colère et l’angoisse s’emparer de lui. Josiane Pinard continuait d’énumérer tous les secrets et les pensées inavoués de ses patients, de ses voisins, de sa famille. Mais il n’enregistrait plus ses paroles qu’elle débitait. Se pourrait-il ? Non, ce n’était pas possible. « Maurice, mais qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe ? » lui demanda Josiane. « Tu n’as pas l’air bien. Tu as l’air tracassé par quelque chose. »

Se pourrait-il qu’elle devine ? Il fallait qu’elle sorte de son cabinet, Il fallait qu’elle parte, il fallait qu’elle se taise. Aussi personne ne devait découvrir.

« Écoute, Josiane, il te faut du repos, ferme ton magasin pendant une semaine et pars te reposer quelques jours à la montagne chez ta sœur. »

Il se leva et invita Josiane à sortir. Josiane était encore sur la chaise rouge. Maurice Vernet posa sa main sur son épaule en lui disant : «  C’est ce que je conseille à tous mes patients qui ont les symptômes. Vraiment, il en va de ta santé. Il faut que tu partes. »

Josiane eut un flash et comprit instantanément ce pourquoi il voulait l’éloigner. Elle fit un effort surhumain pour cacher son effroi. « Je vais t’écouter, Maurice. »

Mais Maurice Vernet avait réalisé ce qui se passait. « Ecoute,Josiane, j’ai eu connaissance d’un vaccin expérimental, si tu veux, tu peux le tester. » Le médecin prépara en deux secondes une seringue qu’il remplit rapidement d’un somnifère puissant. Josiane n’eut pas le temps de résister et s’effondra sur la chaise. 

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