Histoire de mécanos

Dans le cadre des Nuits de la Lecture 2025 sur le thème des Patrimoines, À Mots croisés a proposé, samedi 25 janvier 2025, un atelier d’écriture Découverte  « 1955 – Cette année-là… » animé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, dans un lieu propice à la rencontre avec le patrimoine balnéolais, le Service des Archives et du Patrimoine historique de la Ville de Bagneux. 

Pour partager sur le thème des patrimoines, Annie a invité le groupe à se plonger dans la lecture du Bulletin municipal de la ville de Bagneux, d’il y a soixante-dix ans. Pourquoi ce choix ? Parce que ce numéro dresse un bilan particulièrement détaillé de l’évolution de la ville entre 1935 à 1955 et que nous sommes 70 ans plus tard ! 

La proposition d’écriture était d’imaginer des fragments de vie à partir des informations présentes dans le magazine, de situer le récit à Bagneux, en 1955. 

Bonne lecture de la fiction imaginée par Dominique !

Histoire de mécanos

1955. Je me souviens cette année-là, c’était chez René Gaillard, le mécano de la rue Courbet à Bagneux.

On bossait avec mon pote Jean-Claude sur la PL17 de M. Fernand, le coiffeur de la rue de Paris, une Panhard d’un beau jaune pâle dont la carburation était à la peine. Et M. Fernand, il n’aimait pas que sa « Panpan » le laisse en rade en rase campagne quand il emmenait sa bourgeoise et ses gosses en balade le dimanche. Entre eux, ça devenait même une sacrée source de problèmes et d’engueulades, il fallait que ça cesse !

On était fin mai, on finissait notre année d’apprentissage en mécanique automobile. On avait presque terminé la réparation de la Panhard et le patron contrôlait notre travail. Jean-Claude, il avait les foies de ne pas être embauché début septembre à cause de son œil. A tort. Faut dire qu’il avait pas eu de chance tout gamin, déjà.

A l’époque, ses parents habitaient un immeuble vétuste, pas loin de la ruine, au 80 de l’avenue Aristide Briand. C’était bien avant les grands chantiers de construction de nouveaux logements décidés par la municipalité. Jean-Claude et son copain Dédé avaient dans les 4 ou 5 ans et jouaient aux carriers ; ils creusaient un trou avec une petite pelle dans la cour en terre battue, déjà pas mal défoncée. Les jouets étaient en métal à cette époque. Et quand ils se sont disputé la pelle, celle-ci a terminé sa course dans l’œil gauche de Jean-Claude. Au fil des années, l’œil crevé avait gonflé et pleurait sans cesse. Ça lui faisait comme une monstruosité au visage.

Mon copain a dû endurer pas mal de souffrances et beaucoup de moqueries à l’école. Ça lui avait rentré la violence à l’intérieur, et les paroles aussi. Il était du genre taiseux.

Avoir un seul œil le gênait dans son boulot, surtout quand il fallait se glisser sous les bagnoles et réparer des trucs quasi inaccessibles. Mais au moins il avait les mains dans le cambouis. Il adorait tout ce qui avait un moteur et allait vite : moto, avion, automobile. D’ailleurs, le patron l’avait aidé à obtenir une place aux 24 heures du Mans du mois de juin 1955. Du beau monde : Fangio et Pierre Levegh sur Mercedes 300 SLR, Mike Hawthorn sur Jaguar et Lance Macklin sur une Austin-Healey. Jean-Claude était au plus près de l’action, le long des palissades au niveau de la ligne d’arrivée. Les quatre voitures avaient déboulé à 240 km/h du virage de « Maison Blanche », la Jag avait freiné pour rentrer au stand, Macklin, surpris, avait donné un coup de volant à gauche et pilé. Pierre Levegh n’avait rien pu faire pour l’éviter, sa Mercedes avait pris appui sur l’arrière gauche de l’Austin et décollé. Un beau vol plané au ras des spectateurs avant la chute…

Aujourd’hui, la ville de Bagneux a bien changé : plus de masures, des immeubles à la place des champs et des vergers, la plupart des chemins ont été goudronnés. Je suis là, devant la tombe de Jean-Claude.

Il rêvait d’être pilote, mon pote…

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Photos : Bulletin municipal, Ville de Bagneux, Juin 1955

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