En début d’année, À Mots croisés a déplacé ses ateliers d’écriture à la Maison de Victor Hugo, Place des Vosges à Paris que nous remercions vivement pour son accueil. https://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/
Les ateliers hors-les-murs permettent de renouveler nos pratiques d’écriture et d’ouvrir autrement nos imaginaires. Après la visite de l’appartement parisien de l’illustre, Marie-Laure Rossi, intervenante À Mots croisés, a invité le groupe d’écrivants à imaginer la rencontre entre un personnage de l’entourage de l’illustre et Victor Hugo. C’est Charles Augustin Sainte-Beuve qui devait être placé au centre du récit ci-dessous.
Pour mémoire, l’amité de Sainte-Beuve et de Victor Hugo ne résiste pas à la liaison qu’entretient le premier avec la femme du second. Elle dégénère en règlements de comptes littéraires. Sainte-Beuve dans ses articles traite Hugo de « Polyphème » et de «Cyclope » ; ce dernier réplique en traitant celui-là de « Sainte-Bave »*.
À suivre le récit imaginé par Charlotte ! Bonne lecture !
Sainte-Bave et le Cyclope
Sainte-Beuve longea le faubourg Saint-Antoine et rencontra Gavroche sur son chemin. « Hors de ma vue ! » lui cria-t-il. « Tu es pire que dans le roman, tu n’es que poux et guenilles. « Hors de ma vue ! » Il prit sa canne et fit mine de frapper l’enfant qui déguerpit et se réfugia rue des Francs-Bourgeois.
Sainte-Beuve reprit ses esprits et poursuivit son chemin. « J’aurais préféré avoir rendez-vous avec Balzac mais que nenni. Victor Hugo, mon pire ennemi … Nous verrons bien de quoi le Cyclope veut me parler. » Il atteignit la maison de l’écrivain et sonna. On le fit entrer dans un salon rouge, décoré de dessins à l’encre de chine. Une épée d’académicien était posée sur un meuble et il s’en saisit. « Ah, des fois que le Cyclope me porte sur les nerfs, je lui mettrai un coup d’épée ! » Il posa sournoisement sa canne sur le meuble, et attendit, attendit, attendit. Furieux de l’attente, il fit virevolter l’épée en l’air et se prit à imaginer qu’il frappait d’abord le pauvre Gavroche, puis l’écrivain. Soudain, il crut voir venir Adèle à sa rencontre et se frotta les yeux. « Que nenni, ce n’est pas Adèle mais le Hugo, grands dieux, qu’il a les cheveux longs et qu’il a maigri ! », se dit Sainte-Beuve. Les deux hommes ne se serrèrent pas la main mais se défièrent du regard.
« Pourquoi diantre m’avez-vous fait venir, et de quel sujet voulez-vous m’entretenir ? » lui demanda Sainte-Beuve.
« Pour mieux vous étudier de près, très cher Sainte-Bave ! » lui répondit Victor Hugo. « J’avais besoin de vous dévisager car j’écris un nouveau roman dans lequel vous serez mon anti-héros. Reposez l’épée et reprenez votre canne, je n’ai plus besoin de voir la bave qui coule de votre bouche. Je vous ai assez vu ! » lui répondit Victor Hugo.
Sur ce, Sainte-Beuve tourna les talons et donna des coups d’épée imaginaires à son pire ennemi.
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*Anne Boquel et Étienne Kern, Une Histoire des haines d’écrivains de Chateaubriand à Proust, Flammarion 2009, p. 30
Illustration : Portrait Charles Augustin Sainte-Beuve, Photographe français (19e siècle)
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