Cette année, A Mots croisés a choisi de célébrer la Journée internationale des Droits des Femmes en allant au Musée de la Toile de Jouy que nous remercions vivement pour son accueil.
Après la visite guidée de la collection permanente, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité le groupe d’écrivants à imaginer un récit, un fragment de vie autour d’un personnage principal, impérativement une femme, et de situer le récit à/en lien avec Jouy et la toile de Jouy.
Rappelons brièvement qu’à la Manufacture de Jouy, les femmes occupent des postes dédiés. Elles sont picoteuses, pinceauteuses, tireuses ou couturières et représentent 47% des effectifs.
Nous vous souhaitons bonne lecture du récit imaginé par Nadia !
La Pinceauteuse des Lilas
Marie se rend aujourd’hui dans la maison qu’elle vient d’acheter à Jouy- en-Josas, « Le Manoir des Lilas ».
Elle souhaite faire le point sur les travaux nécessaires pour rendre à ce magnifique écrin, tout son lustre d’antan. Après avoir fait un tour rapide du rez-de-chaussée et des étages, son attention est attirée par l’escalier menant au grenier. Elle monte les quelques marches, puis ouvre la porte, qui laisse échapper un grincement plaintif.
Les anciens propriétaires ont oublié de récupérer des objets qui semblent dormir là depuis toujours. Au milieu de tout ce fatras, Marie voit une malle bleue magnifique, couverte de toiles d’araignée. Marie se baisse, saisit une des poignées, la tire afin de la dégager. Elle passe la main pour enlever son manteau de soie arachnéen, puis soulève doucement le couvercle, comme pour ne pas réveiller les souvenirs entassés là. Elle frotte ses mains l’une contre l’autre, puis commence à chercher au milieu des carnets étonnamment bien conservés. Elle prend le premier, l’ouvre. C’est le journal de Madeleine Gouache qui y relate son travail à la Manufacture de Jouy.
« Cher Journal,
Ma journée est enfin terminée. Je n’ai pas eu beaucoup de travail, aujourd’hui, il y avait peu de défauts sur les toiles. Mon dos ne me fait pas souffrir autant que d’habitude et j’ai pu profiter de quelques temps de repos.
Gabrielle, Madeleine et moi avons pu nous parler un peu, sans que Monsieur Oberkampf ne vienne nous déranger. Il faisait beau et le soleil rend la tâche moins difficile. Nos mains sont plus habiles à corriger les couleurs et la lumière nous aide à repérer les erreurs plus facilement. Nous avons travaillé sur une toile destinée à Madame de Pompadour, des motifs floraux, il paraît qu’elle aime les fleurs de toutes les couleurs. Cela doit être agréable de porter de si belles robes. Gabrielle dit, qu’un jour elle en portera une semblable, qu’elle deviendra quelqu’un de connu, qu’elle aura sa propre fabrique et qu’ils verront tous ces hommes, qu’une femme aussi peut faire le même travail qu’eux.
Moi, je n’ai pas d’avis. Je n’imagine pas cela possible. Mon Honoré dit que la place des femmes est à la maison, pour s’occuper des enfants et de leur mari. Je suis heureuse, car nous allons nous marier dans quelques semaines, je pourrai alors quitter la chambre de bonne du Manoir. »
Marie referme le carnet. Elle a les larmes aux yeux en imaginant que, quelques siècles plus tôt, dans ce même lieu, se tenait une toute jeune femme, qui ne savait pas alors que, oui, les femmes aurait un jour des droits et qu’elles pourraient revendiquer une place plus équitable. Demain, se dit-elle, j’irai visiter le Musée pour retrouver peut-être un peu de l’âme de Gabrielle et imaginer son pinceau corrigeant, çà et là, les défauts de teinture.
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