Clap de fin

À l’automne 2023, deux écrivantes d’A Mots croisés, Carmen et Annie, ont suivi, à la Maison de Chateaubriand de Châtenay-Malabry, un cycle d’ateliers « Petits meurtres à la Vallée-aux-Loups » animés par Lou Vernet. Chaque atelier mensuel a permis d’avancer dans l’écriture d’une nouvelle noire, un registre jusque-là non exploré à la Maison de Chateaubriand.

La Maison de Chateaubriand vient de publier le recueil avec les récits des huit participants qui sera consultable en ligne prochainement sur leur site. Nous profitons de l’occasion pour publier à notre tour les textes de Carmen et de d’Annie.

Bonne lecture de la nouvelle imaginée par Annie.

Clap de fin

Dimanche 24 juin 2018. Le jour tombe sur les hauteurs boisées de la Vallée-aux-Loups, plus précisément sur la Maison de Chateaubriand. Il est sept heures. La demeure de style néo-gothique paraît encore habitée. Des ombres vont et viennent derrière les vitres occultées par de légers voiles de rideaux. 

Lumineuse, Tina descend les marches de l’imposant escalier à double branche, une pièce rare que Chateaubriand aurait fait venir de Saint-Malo. La jeune femme est méconnaissable en slim rouge et crop top en dentelle noire, elle qui, ce matin encore, était une simple stagiaire, habillée tout de gris pour accueillir le public. Elle sait qu’elle a une chance infinie de participer à cette soirée mondaine, où le gratin des médias côtoie celui de la culture. Un événement unique pour marquer la fin de tournage d’un long-métrage sur la vie amoureuse de Chateaubriand. La dernière folie, en terme de budget, d’un producteur américain, septuagénaire, qui, depuis quelques mois, fait la une de la presse internationale ! 

Perchée sur des stilettos imitation léopard, Tina se dirige, avec une naturelle décontraction, vers le groupe de comédiens et comédiennes, agglutinés autour du bar à champagne. Elle se mêle à leurs conversations, heureuse de ces retrouvailles avec des Américains, elle qui a passé toute son enfance à Hollywood. L’invité d’honneur de la soirée, financier du film, mais aussi nouveau mécène de la Maison de Chateaubriand, l’invite discrètement à le suivre pour fumer une cigarette dehors. 

Le couple déambule dans les allées du parc, éclairées par la pleine lune, avant de s’attarder sur un banc. L’homme la taquine, la flatte sur son anglais, veut en savoir plus sur sa vie en Californie et son départ pour l’Europe. Tina raconte que sa mère, Anne-Christine, était partie aux Etats-Unis avec un rêve : se marier à un Américain pour obtenir la fameuse green card. Malheureusement, l’homme avec qui elle entretenait une liaison depuis quelques mois, n’était pas du même avis. Alors qu’elle était enceinte de lui, il promit de lui donner une grosse somme d’argent en échange de son silence. Elle vécut et vit encore une vie confortable, de maquilleuse aux studios de la Paramount. Plus Tina grandissait, plus elle avait envie de découvrir la France, de connaître ses racines, de fuir Hollywood où vivait peut-être encore son géniteur qu’elle ne put s’empêcher de qualifier de sacré salaud !

Pendant son récit, le magnat du cinéma lui caresse la nuque, les cheveux, les seins, s’attarde sur son entrejambe. Avec lenteur et délicatesse. Elle se sent apaisée. Blottie dans ses bras, elle accueille ses lèvres gourmandes. Les amants se réfugient derrière un énorme massif de rhododendrons pour se nourrir l’un de l’autre. Fusion des corps. Insatiable, le vieil homme ne desserre pas son étreinte. Il voudrait assouvir de dernières pulsions. Moment de confusion pour Tina. Regrettant déjà de s’être abandonnée à un inconnu, elle prétexte que c’est l’heure de sa piqûre d’insuline. Charmeur, il lui fait promettre de le retrouver un peu plus tard, puis lui susurre après un langoureux baiser : « Love you to the moon and back ! Miss you, honey ! »

Des papillons dans le ventre, la jeune femme se dirige à la hâte vers la maison quand, à l’entrée, elle se trouve nez-à-nez avec Julien, jardinier et homme-à-tout-faire sur le site de la Vallée-aux-Loups. 

– J’ai besoin de toi, Tina !

– Mais qu’est-ce que tu fais ici ?

– Je bricole à la cave. Un boulot urgent à finir. Tu pourras m’ouvrir le portail tout de l’heure ? Que je sorte avec ma camionnette.

– Oui, bien sûr ! 

Sur le coup de minuit, les lustres en cristal se mettent à clignoter. La directrice de la maison-musée invite chacun à rejoindre les autocars qui vont les ramener sur Paris.

Tina a été priée de dormir sur place pour ouvrir le site, le lendemain matin, à l’agence en événementiel. Indispensable que chaque chose retrouve sa place exacte avant l’ouverture, mardi matin, au public. Elle doit veiller scrupuleusement au bon déroulement de la prestation.

Tina est maintenant seule dans la maison de l’illustre écrivain. C’est elle qui va plonger la bâtisse dans le silence de la nuit. Machinalement, elle reprend les gestes de sa mère quand elle fermait la maison de campagne à la fin des vacances. Fermer les volets. Tirer les doubles-rideaux. Verrouiller toutes les portes donnant vers l’extérieur à double tour. Éteindre les lumières. Enclencher l’alarme. Dernier coup d’œil aux écrans affichant les images des caméras de surveillance. Tout va bien.

Tina n’est pas pressée d’aller se coucher. Elle s’assied au piano du grand salon, histoire de remettre de l’ordre dans ses idées. Non, tout à l’heure, ce n’était pas un viol. Oui, elle avait eu envie de lui, ce vieux cochon ! Ce n’est pas maintenant qu’elle va culpabiliser. Cet homme lui a fait l’amour comme jamais. Soudain, elle pense à sa mère. Et, si l’histoire se répétait ? Et si, elle aussi, tombait enceinte ? Son esprit se brouille. Pour autant, elle est fière d’avoir réussi à l’éviter le restant de la soirée. Trop peur de paraître une fille facile ! « Si le vieux se manifeste, je ne me laisserai pas faire. Il me croit faible et vulnérable ! Raté, il ne m’aura pas une deuxième fois ! Bon, n’y pensons plus ! Maintenant, tu dors, ma belle ! » Tina s’allonge toute habillée sur le récamier du salon bleu. 

Une odeur pénétrante la tire de son sommeil. Elle a l’impression de suffoquer. Au même instant, elle ressent un tiraillement le long de ses jambes suivi d’une pression intense sur tout son corps. Une masse molle écrase sa poitrine. Elle étouffe. Black-out total. Quand elle revient à elle, la panique l’envahit. D’un coup de reins, elle se lève. Donne des coups. De pied. De poing. À droite. À gauche. Mord la silhouette maléfique à pleines dents. Lui enfonce ses ongles dans les chairs.

Elle profite d’un instant où le corps recroquevillé de l’inconnu semble inerte pour attraper quelques objets. Gagnée par une force inhabituelle, Tina frappe avec une barre en bronze. Sur la tête. Le torse. L’abdomen. Les jambes. Son combat acharné est rythmé par les craquements d’os brisés. Sa rage est extrême. Bien décidée à broyer son agresseur à tout jamais, elle lui coupe le sexe avec la lame de la pelle à charbon tout en vociférant un flot d’injures : « Fuck you, asshole ! Go to hell ! Vieux con ! Pervers ! Sale connard ! Ordure… » Changement de rythme dans la spirale infernale. Avec délectation et minutie, elle enfonce, petit à petit, le tisonnier dans un œil, puis dans l’autre jusqu’à transpercer la boîte crânienne. 

Son cœur tambourine, une sueur froide perle sur son front. Bien décidée à vérifier qu’elle en a bien fini avec ce monstre, elle allume la lumière.  « Noooon, c’est pas possible ! » Le corps de Julien baigne dans son sang au beau milieu de petits sachets de poudre blanche et de comprimés de toutes les couleurs. « J’ l’ai t-u-é ! J’ voulais pas ! » C’est LE choc. Elle se voit embarquée dans une histoire de meurtre qui la dépasse. Prise de panique, Tina ramasse une poignée de comprimés, s’empare d’une bouteille de champagne déjà entamée, puis, d’une autre. Elle boit encore et encore, jusqu’à s’écrouler, prise de convulsions.

Lundi 25 juin 2018 au matin. L’équipe de l’agence en événementiel ne réussissant pas à joindre Tina pour lui ouvrir les lieux, contacte la directrice de la maison de Chateaubriand. Ensemble, ils découvriront les deux cadavres. 

L’enquête est vite bouclée. Julien, le jardinier, faisait du deal dans les cités alentours, pour arrondir ses fins de mois. Dimanche soir, en fin de service, il s’était caché à la cave jusqu’à l’extinction des feux. Il avait certainement entendu Tina jouer au piano. Après avoir récupéré une partie de sa came, planquée dans la cheminée de la salle à manger, il avait été pris d’une envie folle de sexe. La petite jeunette s’était défendue comme une furie. 

Quelques semaines plus tard, l’affaire fut classée par la justice, la présumée meurtrière étant décédée. Pour autant, elle fit grand bruit en France comme outre-Atlantique. Tout particulièrement à la sortie du film « Chateaubriand in love », puisque le générique de fin affichait une dédicace : À la mémoire de ma fille, Tina. 

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Le recueil sera consultable en ligne prochainement.

https://vallee-aux-loups.hauts-de-seine.fr/publications/les-editions-de-la-maison-de-chateaubriand/181-textes-et-recueils-des-ateliers-d-ecriture

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