Nouvel atelier hors les murs pour nos écrivants ! Cette fois, A Mots croisés a investi un lieu méconnu, l’écomusée de Fresnes que nous remercions vivement pour son accueil.
Autrefois bergerie de la ferme de Cottinville d’une superficie de 214 m², la grande salle de l’écomusée accueillait l’exposition : « Ça roule ! Petites histoires de vélo en banlieue sud » qui brossait l’histoire, les usages, la pratique du vélo et du rapport intime que nous entretenons avec cet objet synonyme de loisirs, de liberté, d’effort, d’émancipation et d’avenir.
Après la visite guidée de l’exposition, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité le groupe d’écrivants à imaginer une fiction où le vélo est au centre du récit. Petites contraintes d’écriture : utiliser l’un des incipits distribués en début d’atelier et terminer le récit par une question.
Colette ou l’été de tous les défis
Par Carmen Ferchault
Cet après-midi là, l’affrontement était terrible. En haut d’une colline, surnommée par tous les pédaleurs, la colline de l’enfer se jouait ma vie et mon honneur.
Mais avant d’aller plus loin, il convient de revenir sur les circonstances qui me menèrent à cette crânerie. Un terrible ultimatum m’avait été lancé deux jours auparavant. Un défi, bien plus qu’un ultimatum d’ailleurs. Paul m’enjoignait à l’affronter dans une sorte de tournoi, dans lequel nous aurions échangé les chevaux par nos vélos.
Peureux et timoré de nature, je n’étais pas chaud pour relever la provocation mais deux choses me décidèrent à l’accepter. Me traîner une réputation de poule mouillée en cas de refus, le champ libre pour inviter Colette à danser lors du prochain bal qui serait donné sur la grande place du village.
Colette, comment dire? C’était juste la plus jolie fille du canton, avec ses longs cheveux roux ondulés, ses tâches de rousseur mais pas trop, son teint diaphane, ses yeux verts comme des émeraudes. Moi, je n’ai encore jamais vu d’émeraudes mais je sais qu’elles sont aussi belles que les yeux de Colette.
« Ouais, mon gars, tu vas voir comment je m’appelle. Foi de Jules, je le relève ton défi à bicyclette ».
Dans ce petit trou paumé du Limousin, le vélo était le compagnon idéal durant les grandes vacances. Il n’y a pas grand chose à faire à voir, sauf des ouvriers agricoles besogneux et des vaches, beaucoup de vaches. Alors, avec les copains, pédaler à travers la campagne était la seule occupation pour tromper l’ennui estival. Il était grisant, de dévaler à fond les nombreuses descentes, les jambes relevées, les mains agrippées au guidon, sentant l’air nous fouetter le visage, avalant parfois une mouche au passage.
Du matin au soir et du soir au matin, nous étions une quinzaine d’ados à enfourcher nos montures et sillonner, sans fin, les routes du coin. J’adorais mon vélo. A Noël dernier, j’avais eu le tout dernier modèle de chez Motobécane, orange avec des poignées blanches, un porte-bagage et surtout deux garde-boue chromés. Il ne ressemblait en rien aux biclous qui étaient le lot des fils de paysans, moi je passais pour le riche de la ville en vacances dans la résidence secondaire de sa famille. Et c’était bien le nœud du problème que je rencontrais avec un Paul pétri de jalousie. Mon vélo et Colette.
Colline de l’enfer, plutôt un gros monticule mais sinueux, parsemé de nombreuses pierres, et de crevasses sournoises, bref un endroit parfait pour le gadin du siècle. Celui de nous deux, qui arriverait le premier en bas serait déclaré grand vainqueur du défi et remporterait une gloire qui durerait le temps d’un été.
Il fut décidé que Colette donnerait le top départ de cette course historique, et tous les copains s’étaient réunis avec leurs engins pour ne pas en perdre une miette. Elle avait le bras levé, Paul et moi étions aussi tendus qu’une chaîne prête à se rompre. Puis, baissant la main, nous nous élançâmes en une fraction de seconde.
A mon grand désespoir, Paul prit immédiatement la tête, ce qui me causa une insupportable nausée. Pourtant, je pédalais de toutes mes forces, tout en évitant les écueils du terrain comme autant d’obstacles à franchir. Quand brusquement, bam, mon adversaire venait de buter contre un gros caillou qui affleurait à la surface du sol, ce qui eut pour effet de faire passer Paul par-dessus son vélo. Il fit plusieurs roulés-boulés et finit par se ramasser au beau milieu d’une énorme bouse de vache. Il avait la figure toute noire, les genoux en sang, sa fierté en lambeaux et il retenait des larmes de colère et de douleur. Son vélo avait subi de gros dommages, la roue avant était voilée, le guidon complètement tordu et la peinture salement éraflée. Paul ne referait pas de vélo de sitôt.
Quant à moi, je fus déclaré grand gagnant de l’affrontement et je savourais ce moment de gloire. Colette déposa sur ma joue, rougie par l’effort fourni, le baiser claquant au vainqueur. Mon bonheur était total et n’avait pas l’ombre d’une pensée pour le malheureux perdant de ce duel. Après tout, c’est bien lui qui l’avait voulu, pensais-je, sans le moindre remord.
Aujourd’hui, alors que je répare le vélo de mon dernier fils, je repense à cette histoire vieille de plusieurs décennies. Paul et moi n’avions plus jamais échangé un seul mot depuis ce fameux jour. Moi par pudeur, lui par fierté. Ce n’était pas un mauvais bougre dans le fond, nous étions jeunes, et un peu en recherche de nous-même.
Il fait bien chaud, cette journée caniculaire donne soif et Colette est affairée à préparer sa limonade dont elle seule a le secret. Elle a la saveur de notre jeunesse, de l’été de notre rencontre. Parfois, elle et moi évoquons cet été si particulier pour nous deux, mais jamais je lui ai avoué la terrible vérité concernant la course cycliste. Pour m’assurer la victoire, j’avais trafiqué en douce les freins du vélo de Paul. Je n’en suis pas fier pourtant je ne regrette rien de ce que j’ai fait, car je l’ai fait par amour.
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?
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