Nouvel atelier hors les murs pour nos écrivants ! Cette fois, A Mots croisés a investi un lieu méconnu, l’écomusée de Fresnes que nous remercions vivement pour son accueil.
Autrefois bergerie de la ferme de Cottinville d’une superficie de 214 m², la grande salle de l’écomusée accueillait l’exposition : « Ça roule ! Petites histoires de vélo en banlieue sud » qui brossait l’histoire, les usages, la pratique du vélo et du rapport intime que nous entretenons avec cet objet synonyme de loisirs, de liberté, d’effort, d’émancipation et d’avenir.
Après la visite guidée de l’exposition, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité le groupe d’écrivants à imaginer une fiction où le vélo est au centre du récit. Petites contraintes d’écriture : utiliser l’un des incipits distribués en début d’atelier et terminer le récit par une question.
La malédiction
Par Théa Viret
Cet été-là, j’avais crevé 23 fois.
C’est quand même un monde, aurait dit ma mamé. Bien sûr, j’ai songé à la piste du complot. Je jetais des regards soupçonneux à mes cousines, qui me semblaient étouffer des rires de pies moqueuses dans leurs jupes à carreaux. Je ne répondais plus au bonjour enjoué du facteur – dont on m’avait par ailleurs dit un jour qu’il cachait sous ses airs sympathiques un commerce frauduleux de timbres – que par un silence dédaigneux et courroucé. Je pris même en grippe le vieux chien flapi, qui crevait de chaud sous son poil long et noir, et qu’on surnommait affectueusement « la loque ».
Bref, j’étais malheureuse. Un jour pourtant, j’eus l’indice sur ce qui entraînait inexorablement toutes mes chambres à air vers leur funeste destin. Je fus envoyée par ma mère faire la corvée la plus plaisante qu’on eût l’idée d’inventer : aller chercher des mûres pour faire une tarte. Les narines déjà pleines de l’odeur fictive de la pâte beurrée et du sucre de fruit, j’enfourchais machinalement ma bicyclette et partais sur les chemins. Je passais doucement sous l’ombrage des tilleuls, qui peinaient à garder leur fraîcheur, tout alourdis de l’air pesant, qui plaquait dans une lumière intense les mouches et les blés au sol. Seules, les mûres tiraient leurs épingles du jeu : elles cuisaient, toutes dodues au soleil, les pieds dans les marais assoiffés. Le déplacement de mon vélo dans l’air épais semblait être le seul mouvement à une lieue à la ronde. Soudain, j’entendis un « pop », suivi d’un « pschiit », tel le bon champagne que papi ouvrait les grands jours de fête. Ne sachant trop ce que cela voulait dire, je me baissais, la tête entre les jambes. De ce point de vue inédit, je constatais alors, juste sous mon nez, qu’une infime épine de mûrier s’était coincée dans la rainure de mon garde-boue.
Je me sentis alors soulagée d’un poids énorme, comme si toute la confiance que j’avais refoulé me revenait d’un coup, et j’eus envie d’embrasser le facteur, et même le chien flapi – mais pas mes cousines, il y a des limites au raisonnable.
On pouvait donc avoir sept ans, passer ses vacances sur un vélo et manger des tartes, sans être la victime d’une sinistre malédiction. Pardonnerais-je seulement aux mûres, objet de tous mes amours, de m’avoir joué pareil mauvais tour ? Probablement, surtout en tarte.
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