Réchauffer les racines

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.

Réchauffer les racines

Par Adelaïde Cuadrado

Viviane s’allongea sur le tapis de feuilles rouges sans un bruit, ces dernières n’étaient pas encore sèches, l’automne commençait à peine.

Les larmes coulèrent enfin, brouillant les contours des branches parées de rouges, d’orange ou de jaune vif. La canopée au-dessus d’elle forma un dôme flou et réconfortant. 

Comme toujours quand elle venait ici, elle se sentait libre de sentir. Uniquement sentir. Elle avait cette sensation qu’elle nourrissait l’arbre de ses émotions, elle les lui offrait, et par là même le faisait grandir. Et chaque membre de la meute partageait ce ressenti. Cet érable était leur pilier. Il trônait, tordu, alambiqué, noueux et immense, au milieu d’une mini-clairière. Là où ses feuilles s’arrêtaient, commençait le feuillage des autres érables droits et fiers qui lui tenaient compagnie.

La meute fêtait dans cette clairière la naissance des nouveaux loups, les premières métamorphoses, les unions, et laissait l’empreinte d’une griffe pour chaque décès. Depuis cent cinquante ans, l’arbre comptait autant de marques. Mais il témoignait aussi du quotidien : il accueillait le désarroi, les petites joies, les pleurs, la solitude, l’angoisse. 

Peu à peu, la respiration de Viviane s’apaisa. Comme toujours les feuilles absorbèrent ses pleurs et son regard pu à nouveau saisir les détails : le lichen sur le tronc et dégoulinant des branches, ces dernières se tordant en d’improbables nœuds ; et les milliers de feuilles qui tomberaient bientôt. Loin dans la forêt, l’érable était préservé. Seuls les animaux sauvages et la meute le connaissaient. Viviane se redressa et posa sa main sur le tronc, trouvant le nœud qu’elle préférait, rond, creux au milieu, patiné par les années et les caresses. Il lui rappelait son père, comme toute cette journée d’ailleurs. Et comme tous les ans, elle venait pleurer ici, dans son refuge.

Elle respira profondément, s’imprégnant de l’odeur des membres de la meute omniprésente, de l’arbre et de la décomposition à ses pieds. Le parfum de la maison. Avec le calme revenu, elle finit sa visite en posant sa joue contre le l’érable pour un câlin rugueux, puis s’éloigna en trottinant.

***

Je regarde Viviane partir. Je goûte le sel de ses larmes par mes racines, et je commence à digérer sa peine. Elle vient rejoindre la réserve des émotions qui s’épanouiront en feuilles vertes. Elles finiront par tomber ces émotions, vidées de leur vie, enfin prêtes pour laisser la place à de nouveaux ressentis.

Tout au long des saisons, les petits loups me réveillent, me nourrissent, puis partent aussi rapidement. Reste les sensations. Cent cinquante-deux cycles que ça dure. 

Le premier louveteau était venu s’échouer à mon pied chétif. Mes racines luttaient pour trouver leur place et mes branches se tordaient, cherchant désespérément la lumière. Je grandissais lentement, encore endormi. Un hurlement de douleur m’a éveillé au monde. Celui d’une première transformation solitaire. Le louveteau déchaîné a écrasé quelques-uns de mes rivaux, puis est revenu à chaque lune se changer sur mes racines, me donnant de plus en plus d’espace pour respirer et m’étendre. Il finissait ses nuits à réchauffer mon tronc avec sa fourrure. Un jour de neige, un second arriva, puis un troisième, et en quelques saisons, ils furent une vingtaine. Le premier louveteau a laissé sa marque sur mon tronc, laissant derrière lui une ribambelle.

Ils viennent troubler mon repos, déposent leur fardeau, puis quittent à nouveau mon enclos. Et j’absorbe, parfois je déborde, et parfois dans l’expectative, j’ai peur qu’il ait trouvé un meilleur arbre à qui se confier. Mais toujours, ils reviennent. Et, sous les caresses, toujours je leur pardonne. D’être parti. De ne pas être resté assez longtemps.

Viviane est la seule qui, comme son aïeul, se couche à mes pieds, et réchauffe mes racines. C’est la digne héritière de son ancêtre et elle les dirigera tous un jour.

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