Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.
Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.
Le veilleur
Par Amina Dhoukar
Voilà des centenaires qu’il campe fièrement à la lisière du sous-bois, à deux pas de la maison. Témoin des années qui passent au fil du vent et des saisons, de nos premiers pas sous ses branches, des conversations à bâtons rompus dans le moelleux des chaises longues : notre tilleul majestueux trône et veille fidèlement sur notre maison.
Sa présence rassurante s’est installée dans nos esprits : il est là depuis toujours, il le restera à jamais, c’est une évidence. Nombre de nos chats lui en ont voulu d’héberger les proies qu’ils convoitaient. Le plus téméraire est resté coincé à sa cime.
Au début de l’été, il voit défiler les femmes de la famille qui viennent cueillir délicatement ses feuilles fragiles. Le soir, nous apprécions les notes fruitées qui se dégagent de ses feuilles en buvant une infusion. Sa place à part, dans ce sous-bois, lui a valu une place particulière dans notre cœur et notre histoire collective. C’est l’arbre de la famille, le seul au milieu de tant d’autres répartis dans le sous-bois et le pré qui s’étend à perte de vue.
Son ombre protège la balançoire qui berce les plus jeunes visiteurs. En automne, son or resplendit de mille feux et réchauffe notre esprit à l’approche de l’hiver : il est l’été indien à lui seul. En hiver, il se fait plus discret, mais nous savons en apercevant un écureuil parcourir ses branches qu’il reste le refuge inespéré et inébranlable des oiseaux et autres petits animaux en quête de réconfort.
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Ils me croient tous invincible. Si seulement ils savaient ! Les tempêtes, la pluie qui s’abat brutalement sur mes feuilles et me laissent transi de froid quand ils dorment paisiblement à l’abri de leurs volets clos. Cette solitude aussi, et l’humidité qui ronge mon écorce et fissure mes racines. Comme je les envie de pouvoir courir dans tous les sens ! Si cela ne tenait qu’à moi, je rejoindrais le marronnier qui se trouve à dix pas pour me blottir contre lui et entremêler mes feuilles aux siennes. À deux, on est plus forts !
Naturellement, je les aime, et leur procurer la sérénité qu’ils recherchent me comble de bonheur. Tous m’ont surpris, attendri, ému au point d’en perdre des feuilles. Mais l’hiver est rude, et ils ne voient pas à quel point je suis vieux et usé. Je n’aurai bientôt plus la force de résister. Pour ne pas les décevoir, je leur offrirai le plus beau de mes étés… avant de tomber pour de bon !
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