Le vieil arbre et ma mère

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.

Le vieil arbre et ma mère

Par Annie Lamiral

C’est la première fois depuis l’enterrement de Maman que je reviens ici. Ici, c’est l’arboretum de Châtenay, un endroit magique, peuplé de rares espèces de végétaux, de tous les pays du monde ou presque. En semaine, le lieu est calme, paisible, enchanteur. D’un pas pressé, je me dirige vers NOTRE arbre, enfin celui où j’avais l’habitude d’amener Maman. 

C’est un arbre remarquable unique au monde, un cèdre bleu pleureur du Liban qui a un petit air de saule pleureur avec ses centaines de branches qui tombent en cascade. On dirait des colliers ou des chapelets, tous ornés de pompons d’épines bleues entremêlés de petits cônes grisâtres. Comme il est plus que centenaire, ses branches reposent sur des sortes de béquilles, des étais savamment conçus par un artiste dans les années 2000. C’est un arbre à l’exceptionnelle ramure de plus de 700 m², comme l’annonce la signalétique. C’est précisément là, sous elle, que nous avions pour habitude de nous asseoir sur un banc, Maman et moi.

Nous passions l’après-midi à admirer, en silence, ce géant protecteur qui nous enveloppait avec tendresse, qui nous enserrait de tous ces bras tentaculaires. Nous l’écoutions nous parler. Avec sérénité et bienveillance. Cette pause contemplative redonnait toujours le sourire à Maman, amoureuse de nature depuis toujours. Ce bain de chlorophylle ravivait sa joie de vivre. Alors, elle rayonnait de bonheur… et moi, je rêvais qu’elle aussi soit un jour centenaire.

***

Permettez-moi, Madame, de prendre ce matin le temps de vous saluer. À dire vrai, je suis très heureux de vous retrouver. Certes, vous avez bien triste mine avec vos yeux rougis par les larmes du chagrin, mais je suis là pour vous réconforter et vous protéger. Vous savez moi aussi je suis orphelin, je ne connais même pas mes parents. D’après les dires de Monsieur Payet, horticulteur et patron de la nursery à Sceaux, je serai un cultivar monoïque qui porte le joli nom de « Pendula ». Tous ces noms vous paraissent bien étranges, n’est-ce pas ? Vous les chercherez plus tard dans le dictionnaire, si vous voulez bien, car, aujourd’hui, je voudrais formuler une requête. Je voudrais vivre des années et des années encore pour vous accueillir aussi souvent que vous le souhaitez et aussi longtemps que possible. 

Accepteriez-vous d’être mon messager ? De rencontrer, de toute urgence, les instances compétentes en matière d’environnement pour que ce vallon reste un paradis vert pour la biodiversité ? Pour que cette pièce d’eau à mes pieds reste pure et abondante ? Pour que le réchauffement climatique ne soit pas le signal de ma mort ?  Êtes-vous prête pour le combat de votre vie ? Je vous en supplie !

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