Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.
Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.
Le manguier
Par Carole Tigoki
Le manguier se trouvait dans le bas du jardin de la maison de mes parents. Notre grand-mère avait fait germer une graine de mangue et l’avait plantée à cet endroit. Mon père qui avait été témoin de son évolution, l’avait vu atteindre la maturité.
Lorsque je suis née, il était adulte : son tronc épais supportait des branches sur lesquelles poussaient de larges feuilles oblongues etpointues de couleur vert foncé.
Au mois de juin, les mangues, gorgées d’eau de pluie et de soleil, arrivaient à maturité: du vert nature, elles changeaient d’aspect et prenaient des nuances de jaune, de rouge, voire de rouge orangé. Je me souviens que mon père avait installé une échelle pour nous permettre de cueillir les mangues mûres lorsque nous en avions envie. J’aimais sentir le parfum sucré des mangues mûres, déguster leur chair onctueuse et sucrée.
La production était abondante. Les oiseaux picoraient les mangues trop mûres restées sur l’arbre et lorsque certaines tombaient au sol, elles étaient aussitôt dévorées par les vers de terre. Par moment, en plus du partage avec la famille, Il nous arrivait d’en distribuer aux voisins. Ma mère, quelques fois, les utilisait pour faire une salade de mangues ou pour faire un sorbet.
Notre manguier était très résistant : chaque année, il supportait, comme nous les grandes chaleurs et les épisodes de pluies, voire les tempêtes et les cyclones qui pouvaient arriver. Il nous accompagnait dans les joies, les peines et les petits tracas du quotidien et surtout nous nourrissait.
Mais le manguier n’avait pas la même représentation des choses. Je me sens seul, et je souffre, pensait-il. Les saisons sèches sont de plus en plus rudes, et mes racines n’arrivent plus à puiser l’eau au fond des terres. Mes feuilles rétrécissent, certaines jaunissent et tombent au sol. Le goyavier, le corossolier d’à côté n’ont pas résisté : je me sens seul et infécond.
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