Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.
Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.
Des racines et des hommes
Par Carmen Ferchault
Le temps de l’hiver bientôt serait là. Si l’automne se montrait encore clément, le froid, le vent et la neige ne tarderaient pas à rendre la vie difficile aux habitants du hameau de Générac. Les réserves en vue de la mauvaise saison n’étaient pas encore totalement constituées. L’heure n’était pas à l’oisiveté car il deviendrait alors dangereux de s’aventurer en forêt quand les loups affamés roderaient en meute. Et les soldats envoyés par le roi, pour traquer les protestants depuis la Réforme, représentaient un danger bien plus grand encore pour la population.
En homme avisé, Gaspard décida d’aller ramasser les dernières châtaignes dans la plantation familiale. Elle n’était pas très étendue, mais elle abritait le plus bel arbre qu’on ait pu voir à des lieues à la ronde. Un châtaignier des plus remarquables et pourtant il y en avait pléthore dans ce coin reculé des Cévennes où l’on comptait plus d’arbres que d’habitants. Cet arbre atteignit sa maturité alors que Gaspard n’était encore qu’un jeune garçon.
Gaspard aimait écouter son grand-père lui narrer l’histoire de ce châtaignier, comment un aïeul avait pris soin de lui avec amour pour qu’il puisse un jour nourrir ses descendants. Le vieil homme racontait à l’enfant qu’un arbre ne se plante pas pour soi mais pour les générations futures.
En bon Cévenol, Gaspard commençait toujours sa visite par saluer celui qui allait le nourrir durant les mois de disette. Afin de s’assurer qu’il se portait bien, il en faisait le tour, le touchait, le respirait, le regardait avec respect et gratitude. Il se remémorait les parties de cache-cache, les rondes endiablées avec ses frères et sœurs et, quand le temps des premiers émois fut venu, le nom de l’aimée gravé sur son écorce. Gaspard était fier de son châtaignier. Il représentait l’âme de ses ancêtres en créant une longue chaîne de vie.
Un arbre tout en puissance avec son tronc massif, son houppier généreux, ses belles feuilles larges, dentelées et à la fin de l’été ses grosses bogues piquantes renfermant les précieux fruits nourriciers.
Les hommes de ce pays, beau mais rude, lui doivent leur existence. Maintes fois il les a sauvés de la disette et c’est pourquoi, ils l’ont surnommé « l’arbre à pain » !
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L’hiver sera bientôt là. Je le sens à la fraîcheur des petits matins, annonciatrice de la mauvaise saison et des nuits bien plus longues. L’automne est court cette année, les prochains mois promettent d’être rudes dans ce pays fait de bois touffus, de rares plaines et de sombres vallées.
L’homme des maisons de pierres sèches viendra prochainement, tout comme ses ancêtres avant lui, ramasser mes fruits éparpillés sur le sol de la forêt.
Ils sont si abondants que je sais déjà que je vais nourrir les habitants et les bêtes. Bien sûr, je vais aussi assurer la pérennité de mon espèce.
Je me souviens encore de celui qui a pris soin de moi lorsque je n’étais qu’une jeune pousse, frêle, fragile, à la merci de mille dangers. Il m’a protégé du piétinement des hordes de sangliers, de la voracité des chevreuils en quête d’une nourriture facile.
Combien de temps a passé depuis ce jour ? Je ne le sais car je ne connais que le cycle de la vie. De l’été qui cède sa place à l’automne, des frimas de l’hiver à l’éveil de ma sève au printemps. Le hameau est toujours habité par des hommes de cette terre rebelle. Je les vois naître, grandir, mourir, je les protège du soleil ardent de juillet, je les nourris lorsqu’ils ont faim et mes bois morts les réchauffent quand la neige rend toute sortie impossible.
Et tant, que leurs enfants feront des rondes autour de mon tronc,
Tant que les hommes ramasseront mes fruits,
Tant que les amoureux s’embrasseront sous mes feuilles,
Je serai le plus heureux de tous les arbres à pain.
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Note aux lecteurs
Au Moyen-Âge, on cuisinait la châtaigne en soupe, on la réduisait en farine, on s’en servait pour nourrir le bétail… La culture des châtaigniers permettait de faire vivre bien des familles dans les vallées gardoises et lozériennes. Les les châtaigniers et leurs fruits riches en vitamines, minéraux et surtout glucides, ont permis aux Cévenols d’éviter de nombreuses périodes de disette. D’où son surnom, « l’arbre à pain » !
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