Le gardien du temple

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après un premier atelier, où le paysage était placé au centre du récit (lire les posts publiés), Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à construire un récit « miroir » où l’homme regarderait un arbre, puis où l’arbre regarderait l’homme.

Le gardien du temple

Par Danielle Mercier

Bien avant que les fondations de la maison soient maçonnées, mon père avait planté le cerisier. C’est pourquoi je l’ai toujours connu. Quand nous avons emménagé au 59, avenue de la Venise Verte, j’avais sept ans, et le cerisier trônait derrière la maison, majestueux.

Ses branches invitaient à la grimpette mais elle était interdite. Mon père nous avait inculqué le respect de cet arbre, véritable membre de la famille. Symbole de vie et de renouveau, ses fleurs blanches enchantaient nos printemps. C’était à chaque mois de mai une explosion de couleurs.

Il était aussi haut que notre maison, et ses branches caressaient presque les fenêtres des chambres. C’était un cerisier qui donnait des bigarreaux napoléon. Après les fleurs, les petits fruits rouge et jaune se laissaient cueillir docilement. Je me souviens encore d’ouvrir la fenêtre de ma chambre, pour cueillir les cerises gorgées de soleil. Maman nous régalait de clafoutis à nous en faire éclater la panse. Il avait pour voisins deux petits pêchers qui ne pouvaient rivaliser avec lui.

*** 

Je me sentais un peu seul dans ce jardin, entouré de champs. Les petits d’homme découvraient mon tronc encore frêle, et mes branches fragiles. Puis, le temps passa, et je devins robuste. La maison s’érigeait comme un symbole de réussite, et je n’étais plus seul maintenant que la famille y avait élu domicile.

J’étais fier de distribuer l’ombre de mes branches au plus fort de l’été, quand les petits pataugeaient dans la grande baille en zinc, où l’eau avait chauffé toute la matinée. La maman s’allongeait dans une chaise longue pour se reposer de toutes ses tâches ménagères.

Oui, j’étais fier de mes fleurs, de mes feuilles, et de mes cerises que les enfants dévoraient goulûment. Exceptionnellement, ils pouvaient se hisser sur mes branches les plus hautes pour cueillir mes cerises qu’ils disputaient aux moineaux. C’était la fête. J’aimais aussi la caresse du vent et celle des mains avides qui me dépouillaient de mes fruits préparés avec amour. Je me souviens encore de cet été où j’avais tant de fruits que le père était allé vendre au marché une partie de la récolte.

C’est loin tout ça, les enfants sont partis, les parents aussi, pour un voyage sans retour, mais je reste là, je continue à veiller sur la maison.

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