D’après « Free Queens »

Pour ce nouvel atelier hors les murs, À Mots croisés a poussé la porte de la librairie Le Bazar utopique à Bagneux. Nous en avons profité pour échanger avec notre duo de libraires sur leurs choix de lectures et sur leurs « Coups de cœur ».

Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a ensuite invité le petit groupe d’écrivants à imaginer une histoire, à partir d’un ouvrage coup de cœur de nos libraires, en reprenant son l’incipit, son excipit ainsi que la première phrase de la page 111 https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_de_la_Page_111 

C’est le roman « Free Queens » de Marin Ledun que Dominique a retenu pour imaginer son propre récit.

Incipit

Paris, 13 juin 2019

L’autocar Mercedes-Benz, de l’association Bus des femmes, débarque porte de Pantin, sous une pluie battante, aux alentours de 2h du matin.

Page 111

Son cri se répercute contre les parois de bois, des taux de Voisin, puis s’évanouit.

Excipit

Puis, la police se mit à tirer à balles réelles et des corps se mirent à tomber.

===

Paris, 13 juin 2019

L’autocar Mercedes-Benz, de l’association Bus des Femmes, débarque porte de Pantin, sous une pluie battante, aux alentours de 2 h du matin.

Une silhouette, capuche ramenée sur le front, surgit de dessous le pont du périphérique et court jusqu’au bus.

Jasmine, 15 ans, et déjà usée par le rythme infernal des passes à 30 € sur un matelas crasseux, les conditions de vie sordides, la peur et la souffrance perpétuelle au ventre. La peur de la violence des hommes affamés de sexe, la peur des maladies, la peur des coups si elle ne rapporte pas assez d’argent ou si elle désobéit. Et l’espoir de retourner au pays saccagé, anéanti.


Un an seulement qu’elle est arrivée de Kaduna pleine d’espoir,mais chaque journée qui s’écoule l’enfonce un peu plus dans l’angoisse, la honte, la haine de soi.

Tête et épaules baissées, Jasmine traverse l’esplanade pour retrouver les filles du bus. Ces quelques instants passés auprès d’elles lui apportent un peu de réconfort. Une écoute, un café, c’est déjà ça. Et puis, on ne sait jamais, elles pourraient peut-être l’aider à sortir de cet enfer.

Elle hésite à descendre du bus, jette des regards apeurés à l’extérieur. Si la « Madam », la maquerelle, avait envoyé ses sbires pour la surveiller ? Mais tout ce qu’elle voit, ce sont deux femmes sous un parapluie. Des « collègues » ? Elles s’approchent. Jasmine a un mouvement de recul et s’apprête à s’enfuir.

– Ne partez-pas ! Je suis journaliste et je prépare un article sur les réseaux de prostitution entre le Nigéria et l’Europe. Est-ce que vous accepteriez de me parler de vous, de me raconter votre histoire ? Je m’appelle Serena Monnier, bonjour.

Son histoire ? En quittant le Nigéria, Jasmine a juré devant le prêtre et sa famille de ne rien dire. Elle tripote nerveusement dans sa poche le gri-gri que le prêtre lui a remis, une sorte de talisman prouvant son engagement. Un porte-bonheur autant qu’un porte-malheur ce « juju ». Si elle parle, les pires représailles vont s’abattre sur sa famille, c’est sûr.


Si elle avait su… Elle n’aurait pas cru la « Madam », cette « amie de la famille », installée à Paris, qui lui a fait miroiter une vie meilleure, des études, un travail ! Mais, à 14 ans, comment ne pas rêver de fuir la misère ?

Son regard se noie dans le vague. Elle revoit son périple exténuant à travers le désert, les mois de lente déchéance, passés en Libye, pour réunir à nouveau de l’argent et traverser la Méditerranée, le rafiot qui tangue, les vagues qui ont emporté cinq de ses copines de galère, son arrivée en Italie…

A quoi bon ? Que pourra cette journaliste ? Jasmine n’a pas confiance, elle ne croit plus en rien.

Elle tourne les talons et regagne son taudis, le long du périph’, ne pensant qu’à s’écrouler sur sa paillasse. Mais trois sbires de la « Madam » l’attendent. Ils l’encerclent, l’empoignent, lui tordent le bras, hurlent à ses oreilles.

– Où est-ce que t’étais depuis tout ce temps, t’as raté des clients ! On t’a vu parler à cette fille. Qui c’était, qu’esses-tu lui as dit ?

Elle a beau leur jurer qu’elle s’est tue, les coups commencent à pleuvoir, sur la tête puis, une fois tombée à terre, dans le ventre. Elle hurle. Son cri se répercute contre les parois de bois des taudis voisins, puis s’évanouit. Rien ne bouge, les masures restent muettes. Jasmine hoquète, essaie de reprendre son souffle. Ses agresseurs ont décampé.

-oOo-

La journaliste, Serena Monnier, a recueilli des témoignages de prostituées nigérianes à Paris, du Bois de Vincennes à Château Rouge. Elle est révoltée par ce que subissent ces jeunes filles, souvent mineures, jetées entre les mains de gangs criminels ultra violents. Toujours, la même histoire se répète : milieu précaire voire misérable, isolement, rêve d’un avenir meilleur, autant de motifs qui font que ces jeunes femmes tombent dans les griffes des organisations mafieuses. Ensuite, elles sont contraintes de se prostituer pour rembourser l’argent qu’on leur dit avoir investi pour elles : le coût de leur voyage, de leur hébergement en Europe, de leurs vêtements.

Ses échanges avec l’association les Amis du Bus des Femmes se sont révélés décisifs. Elle a appris que ces dernières années l’importance de cette filière n’a cessé de s’amplifier et a même dépassé celle des réseaux venus de Chine ou d’Europe de l’Est. En Italie, 80 % des prostituées sont désormais nigérianes… La journaliste doit maintenant contacter l’ONG Free Queens à Lagos afin de recueillir des témoignages sur les réseaux criminels qui organisent la traite des femmes entre Europe et Afrique.

Serena Monnier atterrit à Lagos, mégapole tentaculaire sur le golfe de Guinée, aux bidonvilles insalubres et au taux de criminalité exponentiel. Direction Kaduna maintenant, l’état le plus insécuritaire au nord du Nigéria, une plaque tournante du trafic.

Non sans appréhension, la journaliste se rend au rendez-vous organisé sur place avec des prostituées qui sont en lien avec l’ONG. Elle avait raison de s’inquiéter, une grande agitation règne dans le quartier. Des gens s’invectivent, crient, derrière la clameur elle perçoit des lamentations et des pleurs. La foule s’agglutine devant une masure où gisent les corps sauvagement mutilés de trois jeunes femmes, exposés les cuisses ouvertes, leur « juju » en évidence sur leur ventre. Les esprits s’échauffent, se révoltent, scandent des slogans hostiles quand des caïds surgissent pour mater le début d’émeute. Serena Monnier est au bord de la panique. Elle cherche désespérément des yeux un lieu où se mettre à l’abri. Des hommes et des femmes s’empoignent, des coups partent. L’affrontement dégénère en bataille incontrôlable. Des policiers appelés à la rescousse échouent à enrayer le déchaînement de violence qui a embrasé la foule. Ils ne sont pas assez nombreux et décident de s’extirper de la masse en furie. Puis, la police se met à tirer à balles réelles et des corps se mettent à tomber.

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑