La mère et l’enfant

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après « Le paysage, la nature sauvage » et  « L’arbre en miroir», Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, nous a invités à un atelier  « Autour de l’eau ». Le récit devait avoir du suspense. Il s’agissait de semer quelques indices tout au long du texte qui amèneraient le lecteur à la chute … surprenante, percutante, inattendue. 

À suivre le récit d’Annie !

La mère et l’enfant  

Arrivée au creux d’une dune, Salma s’offre une pause. À ses côtés, une fillette, de deux ans peut-être, endormie. Salma lui caresse les cheveux avec tendresse, tout en lui murmurant une chanson douce. Toutes deux sont assommées par la fatigue. Pourtant, Salma résiste. Salma attend. Patiente. Elle n’a rien d’autre à faire. Difficile pour elle de rester éveillée. Depuis cinq mois, son ventre s’arrondit un peu plus chaque jour. Ses efforts de ces dernières semaines lui pèsent, pourtant elle ne veut pas abandonner.

Ce soir, elle se sent le cœur gai. La journée a été radieuse. La mer était si belle, la petite si heureuse de barboter et de jouer dans le sable. Maintenant, la lune est pleine. Salma regarde les oyats se balancer dans la brise. Un ballet hypnotique. Salma somnole, perçoit des crissement de pneus, des bribes de conversation mais rien de bien distinct. Combien de temps allons-nous rester là, pense-t-elle. Elle ne sait pas, mais cela lui est égal. Elle sait que demain, tout ira mieux qu’aujourd’hui. Salma fixe intensément la mer, si calme, si sereine à cette heure tardive. Cette étendue infinie la rassure. Les vagues, couleur anthracite sous les rayons de lune argentée, ourlent la plage. Salma croit entendre les vagues l’appeler. Elle est prête.

C’est alors qu’un coup de sifflet déchire la nuit. D’un coup, des dizaines de silhouettes sortent de leur cachette pour courir jusqu’en bas des dunes et s’agglutiner autour de trois canoës pneumatiques. Salma se lève d’un bond et se met, elle aussi, à courir vers l’embarcation, sa fille sous le bras. Il lui faut se battre pour grimper à bord. Tout le monde crie. Tout le monde veut tenter sa chance. Un homme de type européen ordonne : Go, go, go ! Le petit moteur broute comme un motoculteur, la traversée commence. 

Alors que la côte s’éloigne, une autre est déjà en vue. À coup sûr, ce sont les falaises de Douvres, se met à penser Salma. L’Eldorado est là, enfin, sous ses yeux. Curieusement, la houle se fait plus forte. Le « small boat »  prend l’eau. La catastrophe est imminente. Inéluctable. Salma glisse en dehors du rafiot, en serrant fort sa fille contre elle. Pour elles qui viennent du Soudan, l’eau est glacée. Salma sait déjà qu’elles ne tiendront pas longtemps. Salma hurle sa détresse. Sa rage. Trop tard.

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