Stupeur, peur et grondement

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après « Le paysage, la nature sauvage » et  « L’arbre en miroir», Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, nous a invités à un atelier  « Autour de l’eau ». Le récit devait avoir du suspense. Il s’agissait de semer quelques indices tout au long du texte qui amèneraient le lecteur à la chute … surprenante, percutante, inattendue. 

À suivre le récit de Laurent.

Stupeur, peur et grondement

Un choc sourd, comme un paquet qu’on jette sur le sol. Des murmures de voix, suivis de claquements de bruits de portes de voiture qu’on ferme. Un vrombissement de moteur qui s’éloigne. Effrayés, les grillons, d’habitude très bavards à cette heure de la nuit, s’étaient tus. On ne percevait plus qu’un grondement lointain et inquiétant.

Caché dans des buissons de genêt tout proches, Henri perçut un gémissement. Comme une faible plainte humaine. Puis des frottements sur le sol sableux. Il ne comprenait pas ce qui se passait, où il était. La nuit était d’un noir d’encre, les nuages cachaient la lune et les étoiles qui lui auraient permis de se repérer.

Le vent se leva et souffla en rafale. La pluie se mit à tomber, d’abord faiblement, puis très fort, se mêlant au grondement continu et toujours aussi inquiétant. Des éclairs déchirèrent le ciel, suivis de coups de tonnerre. Henri était maintenant trempé.

Il se tourna vers l’endroit où il avait cru entendre un gémissement. Il entendit alors comme un sanglot étouffé. Soudain, à la faveur d’un éclair, il vit un sac posé sur le sol. Un sac d’où sortait… la tête d’un jeune enfant. Celle-ci remuait faiblement.  

Interloqué, Henri s’approcha du sac à pas feutrés. Un nouvel éclair, suivi d’un nouveau coup de tonnerre, le fit sursauter. Le grondement lointain semblait maintenant plus proche. Décontenancé, il ne savait pas quoi faire : il ne s’était jamais occupé d’un enfant. Il prit alors le sac dans ses bras et se mit à courir sans réfléchir. Le petit gigotait dans le sac. 

Le vent et la pluie diminuèrent en intensité. Mais le grondement augmentait. Comme le fracas d’une gigantesque bataille qui se déroulait au loin.

Il vit un rideau d’arbres sous lesquels il put se mettre à l’abri. L’occasion de se reposer et de réfléchir. L’enfant, cheveux bruns, grands yeux bleus, visage émacié, voulut se dégager du sac et se mit à hurler. Henri le prit alors dans ses bras et le berça.

La nuit était toujours aussi noire. Il ne voyait toujours pas où il se trouvait. Il sentait juste dans ses bras le poids de l’enfant qui respirait par saccade et avait arrêté de pleurer.

La terreur commença à le gagner. Il avait perdu tous ses repères. Il s’obligea à marcher pour ne pas perturber le petit. Soudain, il vit l’horizon s’éclairer. L’aube commençait à poindre. Contournant un rocher, il vit alors qu’il était au sommet d’une falaise. A ses pieds, une immense étendue liquide déchaînée : l’océan en colère. Les vagues furieuses et écumantes s’attaquaient à la falaise. C’était la première fois qu’il voyait une tempête de ce genre. Jusque-là, il avait conservé de la mer des souvenirs de vacances enfantines heureuses : les vaguelettes qui lui mouillaient les pieds, le sable, le soleil, les goélands bruyants, le balancement des bateaux au loin… 

Aujourd’hui, qu’il était loin de tout cela ! Il se retrouvait au milieu de nulle part, avec un jeune enfant dans les bras. Il le posa sur une couche de mousse, fouilla le sac et y trouva une enveloppe avec un petit mot : « Je suis obligée d’abandonner cet enfant. Je n’ai pas les moyens de l’élever. Il s’appelle Charles ». Le mystère s’épaississait…

Il faisait presque jour. Le hurlement du vent, la colère des vagues commençaient à s’atténuer. L’océan se calmait. Au loin, il vit une maison basse éclairée. Il marcha vers elle, Charles appuyant la tête sur son épaule. Il frappa. Personne ne répondit. Il entra. Les meubles étaient renversés, tout était sens dessus dessous. L’enfant commençait à gémir : il avait faim. Henri réussit à trouver un peu de pain et de lait. Avec une petite cuillère, il tenta de lui faire ingurgiter le pain mélangé au lait. Au départ, Charles refusa en hurlant. Puis épuisé, il accepta les cuillérées. Qu’allaient-ils faire maintenant ?

« Tu campes bien ton personnage », cria soudain une voix à l’intention d’Henri. « Et puis, ton fils fait tout à fait ce qu’on attend de lui. Par ailleurs, les effets numériques sont vraiment excellents, ils sont plus vrais que nature. On s’y croirait. Tout à l’heure, quand je suivais au magnéto la scène sous l’orage, j’avais vraiment l’impression que tu étais sous un déluge d’eau et de feu. Parfait. On progresse bien. C’est France Télévisions qui va être content ! Les enfants, on reprend demain. Pour aujourd’hui, ça suffit. Allez, venez, je vous paye l’apéro ! »

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑