La folie de Sem

Cette année, À Mots croisés a choisi de consacrer un cycle d’écriture au « nature writing », littéralement « écrire sur la nature » ou « écrire la nature ». Ce genre littéraire trouve ses origines dans la conquête des territoires des Etats-Unis à la fin du 18ème siècle par les colons. Son fondateur serait le philosophe Henry David Thoreau dont l’œuvre emblématique « Walden ou La vie dans les bois » est ni roman, ni autobiographie, mais un éloge de la nature avec des questionnements d’ordre autobiographiques, philosophiques, sociétaux et politiques.

Après « Le paysage, la nature sauvage » et  « L’arbre en miroir», Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, nous a invités à un atelier  « Autour de l’eau ». Le récit devait avoir du suspense. Il s’agissait de semer quelques indices tout au long du texte qui amèneraient le lecteur à la chute … surprenante, percutante, inattendue. 

À suivre le récit de Carmen.

La folie de Sem

 Cela faisait près de quinze ans, que Sem s’était mis en tête de construire, de ses propres mains, un bateau aux proportions gigantesques. N’étant pas charpentier de marine, l’entreprise était ardue, il apprenait donc le métier au fur et à mesure des travaux.

Au fil des ans, c’était devenu une véritable obsession pour cet homme de cinquante ans, marié et père de trois enfants. Chaque matin, Sem scrutait le ciel et même sous les pluies battantes et régulières de ces derniers mois, il se mettait à l’ouvrage. Plus le temps était mauvais, plus il redoublait d’efforts. 

Lorsque Sem, était interrogé sur la finalité de la chose, il se montrait évasif, ne souhaitant visiblement pas révéler pourquoi il s’était lancé dans ce chantier titanesque. « Vous verrez bien », seule explication qu’il acceptait de donner, lors des discussions impromptues.

Il n’était pas rare, de le voir œuvrer jusque tard dans la nuit surtout quand des périodes de fortes précipitations faisaient déborder tous les cours d’eau de la région du val de Loire. Sem passait pour un dingue, un illuminé aux yeux de ses proches et de ses collaborateurs. Dernièrement, il avait délégué la direction de l’entreprise à son premier adjoint. Il n’arrivait plus à gérer de front toutes les tâches et la construction de son bateau lui semblait primordiale. Sem s’acharnait à privilégier son projet complètement fou, hors norme.

Il avait loué un pré voisin de sa maison, le jardin ne pouvant accueillir une telle construction.

Rebecca, son épouse, n’osait pas intervenir dans les lubies de son mari. La dernière fois qu’elle avait émis des objections, Sem avait piqué une colère homérique, la traitant d’inconsciente, de mouton obéissant, de criminelle. Le dérèglement climatique mondial accentuait sa nervosité, le rendant impossible à vivre au quotidien.

Pour œuvrer en paix, Sem s’était aménagé un espace où dormir et manger dans son navire. Ainsi, femme, enfants, collaborateurs ne le voyaient presque plus. Rebecca songeait sérieusement à le faire interner, ses délires menaçant sa santé et l’équilibre de tout son entourage. 

Pourtant, il était magnifique ce bateau avec ses deux ponts, sa carène en hêtre, ses vastes cales. Mais, on ne distinguait presque aucun hublot, à l’inverse des paquebots, conçus pour permettre aux passagers d’avoir vue sur l’océan. Le bateau ressemblait à une prison, allure large, massive et impénétrable. Puis, un matin, Sem quitta le chantier et entreprit de remplir le vaisseau de toutes sortes de provisions. Il engrangea de quoi se nourrir pour plusieurs mois. Mais, le plus curieux est qu’il entreposa aussi de la nourriture pour animaux, herbivores, piscivores et carnivores sans oublier le matériel nécessaire à la détention d’espèces sauvages. Il dévalisa tous les supermarchés de la région et mit à mal ses comptes bancaires.

Sem devenait fébrile, aussi maussade que la météo désastreuse depuis plusieurs semaines. Il ressentait maintenant la nécessité qu’il y avait à prendre la décision finale pour entériner ses actes. La réunion eut lieu deux jours plus tard et tandis que des averses diluviennes s’abattaient sur la région, il s’adressa, en ces termes, à sa famille, à ses collaborateurs.

« L’heure est grave, très grave même. Depuis longtemps déjà, je m’informe sur l’urgence climatique de notre planète. La terre sera bientôt sous les eaux, la fonte de tous les glaciers est proche. Personne ne sera à l’abri quand les océans déborderont. Je me sens responsable de vous tous et également des animaux de notre zoo. Beauval est précieux pour moi, c’est un conservatoire de la faune mondiale. Je dois, nous devons, protéger toutes ces espèces pour qu’un jour, lorsque l’eau se sera retirée, elles puissent à nouveau coloniser la terre. Joignez-vous à moi et embarquons dans la nouvelle arche. Le monde est sourd, aveugle et impuissant, mais nous avons une toute petite chance de survivre ainsi que tous ces animaux qui n’ont pas mérité de périr noyés. Moi, Sem, descendant de Noé, je serai votre nouveau patriarche. »

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑