Pour le dernier atelier de la saison d’écriture 2024-2025, À Mots croisés est parti à la rencontre d’une association balnéolaise, Les Simones, et de Carol Rose, que nous remercions vivement pour son accueil.
Dans ce pavillon des années 30, nos écrivants ont eu le loisir de s’imprégner des lieux et de libérer leurs imaginaires. Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, les a invités à raconter des histoires pleines de mystère.
Nous vous laissons tout au plaisir de lire le récit de Dominique !
Juste une sensation
Extérieur jour. Plein soleil de midi. Un quartier après démolition. Des clôtures en métal, des engins. Zoom sur une habitation esseulée au bord du chantier, un vestige des années 30 au crépis gris triste, portail en fer forgé rouillé, végétation qui déborde. Une passante revient sur ses pas et s’arrête.
***
Lucie observe l’endroit et chantonne la chanson de Nino Ferrer « La maison près de la fontaine ». Elle se demande ce que cette relique vient faire ici. Une anomalie architecturale dans cettecité où des immeubles ont poussé sur les maisons individuelles. L’ampleur des dégâts climatiques poussaient les habitants à se regrouper pour survivre ; il avait fallu rentabiliser l’espace pour loger l’afflux d’arrivants fuyant la désolation…
Lucie se fige. Sur une ardoise un nom, « Les Simones »,l’intrigue. Simone, son deuxième prénom et le prénom de sa mère. Et puis la rue qui porte son nom, Blanchard ! Des coïncidences ? Bizarrement, c’est comme si Lucie se sentait chez elle.
Le portillon est ouvert, un chemin d’herbes folles mène à une volée de marches. Elle actionne le heurtoir qui déclenche l’ouverture de la porte et glisse un œil par l’entrebâillement. Une douce lumière pastel baigne l’intérieur et l’invite à entrer. Lucie se sent comme happée par la vaste pièce et là, au pied du vieil escalier, un vertige exquis la saisit : de longs bras l’enveloppent avec délicatesse et bienveillance, la bercent tendrement. Elle se laisse aller, une irrésistible quiétude coule en elle. Lucie est sidérée : cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une telle sérénité. Une parenthèse d’une douceur inespérée dans ce monde brutal. Quel étrange endroit.
Elle observe paisiblement la pièce. Les fauteuils, les mini-parasols orientaux en forme de bulbes, les livres disposés ça et là, les lampes, les tables basses, tout appelle à se détendre, à lâcher prise. Elle se dirige vers la cheminée et saisit un livre de Simone Weil mais ?? Ses doigts se referment sur du ventdans un grésillement de minuscules étincelles. Pourtant le livre est bien là, devant ses yeux. Elle s’appuie à une table en bois, mais là encore la paume de sa main rencontre le vide.
Lucie continue sa visite en contournant l’escalier. Des rayons de soleil filtrés par les persiennes l’accueillent dans la cuisine, simple et chaleureuse. Elle siroterait bien un verre de jus de pamplemousse frais. Mais le frigo n’est qu’une surface dure sans aspérité et sa main ne peut pas saisir la poignée, qu’elle voit pourtant. Le verre sur le plan de travail, les placards, les ustensiles, tout est visible mais semble ne pas exister. Comme en trompe-l’œil. Dans quel endroit est-elle tombée ?
Elle descend les quelques marches derrière la maison et découvre le jardin. Un havre de verdure avec ses tables et fauteuils à l’ombre salvatrice des arbres, ses guirlandes d’ampoules colorées. La végétation est fouillis ; les mauvaises herbes cohabitent avec les plantes ornementales ou potagères qui poussent sans contrainte. Quelle douce plénitude. Lucie poursuit sa promenade dans le jardin quand soudain elle se cogne violemment à une surface verticale dure et granuleuse. Elle recule, tout en frottant son front meurtri. C’est pourtant bien le jardin qui continue, elle le VOIT. Elle tâte de ses mains ce qui semble être un large mur. Un mur ?
Tout cela ne serait qu’une vaste illusion, un leurre, un miroir aux alouettes ? Mais alors, dans quel but ? Lucie entrevoit une probable réponse : apporter un réconfort virtuel dans cette ultra-urbanité minérale et angoissante. Mais elle s’insurge, elle se dit que malgré tout cette maison existe réellement, n’est-elle pas faite pour elle, Lucie Simone Blanchard ? Il y a bien une raison d’espérer ?!
Eh non, puisqu’on va droit dans le mur…
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