L’escrologiste

Après « Le paysage, la nature sauvage », « L’arbre en miroir», «  Autour de l’eau », Ghislaine Tabareau-Desseux, intervenante À Mots croisés, nous a invités à un atelier consacré aux habitudes adoptées pour « faire du bien » à la planète et à imaginer un récit où le personnage central ferait face à son engagement pour la planète. 

À suivre le récit de Carmen !

L’escrologiste

 Ce fut vers la fin de l’hiver dernier, que Julien, 36 ans, prit une décision qu’il jugea nécessaire, indispensable. L’urgence était là et bien là, Julien venait enfin de le réaliser. Il allait devoir tout changer s’il voulait être en mesure d’aller au bout de ses idées, de ses rêves. Si prendre des résolutions fut une étape importante dans sa vie, les mettre en pratique ne fut pas si simple.

Lui, le dispendieux, l’insouciant, l’inconscient, dut revoir entièrement sa façon de vivre son quotidien. Il commença par établir, au verso d’une feuille, le planning des gestes et actions à appliquer désormais. Il y avait des jours « avec » et des jours « sans ». Comme pour la douche. Le dimanche est un jour avec ainsi que le mercredi. Trois minutes chrono et pas une seconde de plus. Les autres matins, il se contenterait d’un peu d’eau froide sur les parties délicates.

Le gain fut immédiat, économie d’eau chaude et froide, de shampooing, de savon et le déodorant fut banni de la salle de bain. Aucun intérêt, odeur naturelle pour Julien dorénavant.  Les jours de ménage furent soigneusement planifiés avec des produits les plus simples possibles, bicarbonate de soude, vinaigre blanc et plus de pastilles pour le lave-vaisselle qu’il bourrait à fond avant de le lancer toutes les deux à trois semaines.

Pour se déplacer, il opta exclusivement pour la marche, gratuite et bénéfique du point de vue de la santé. Julien résilia donc son abonnement RATP, cher et quand même polluant pour la planète. Et puis, cela lui permettait d’aérer ses vêtements, qu’il ne lavait qu’une fois le mois. Il avait prévu trois tenues par saison. Economie d’eau, d’électricité, de lessive et aucun achat vestimentaire à prévoir. Il se mit également à restreindre le nombre des chasses d’eau quotidiennes, pas plus d’une fois par jour, voire moins.

Dans les premiers temps, Julien dut se forcer un peu. Deux douches par semaine pour un homme habitué à rester une heure sous l’eau chaude, fut le plus compliqué à gérer.

Adepte du jeûne intermittent, il attendait midi avec impatience pour déjeuner au restaurant d’entreprise. Là, pour cinq euros, prix fixe pour les repas, il dévorait avec appétit tout ce qu’on lui proposait. Puis, le soir venu, il dînait de manière frugale d’une pomme, d’un yaourt ou alors des invendus des supermarchés qu’il glanait régulièrement. Economie de courses, de sacs plastique, de temps et le temps c’est de l’argent.

Ses amis et collègues de travail le voyaient maigrir à vue d’œil. Le croyant souffrant, Julien les rassura en expliquant sa démarche, manger local ou presque, ne plus consommer  de viande ou de produits animaux, enfin de plus en acheter surtout.

En revanche, ce qui devenait difficile à gérer, furent les odeurs acres qu’il dégageait lorsqu’il faisait chaud par exemple, même lui en était incommodé. Julien passait donc pour un écolo pur et dur, alors même s’il puait parfois, personne ne songeait à lui en faire la critique.

Son empreinte carbone fut ainsi réduite à néant, ne se servant de l’informatique, de l’internet et du téléphone mobile que dans le cadre de son travail où il profitait de faire ses recherches personnelles lors de ses pauses café.

Cela compliqua ses relations sociales, il perdit des amis, en gagna d’autres. Des amis, investis comme lui dans des actions coup de poing, engagés politiquement, prêts à se montrer radicaux dans l’espace public. Des militants du « Clan des néons » lui proposèrent de participer à leurs agissements nocturnes, éteindre par la force et la ruse, le plus d’enseignes lumineuses possible afin de lutter contre cette pollution très répandue dans les grandes villes.

Mais, Julien ne donna pas suite à leur proposition, il estimait que l’éclairage extérieur lui permettait de ne quasiment plus allumer chez lui, la nuit venue. A moins d’y être contraint, il utilisait l’électricité uniquement lorsqu’il était obligé. Des bougies faisaient parfaitement le job pour beaucoup moins cher et leur douce chaleur était un plus.

Tous ces gestes n’avaient pas échappé à Clara, sa voisine de travail dans l’open space. La jeune femme, également engagée dans une démarche écologique et de décroissance, accepta donc l’invitation à dîner de Julien. Il prit soin de le faire un mercredi soir, jour de douche et nettoya exceptionnellement les WC avant de lui concocter un menu avec les fins de marché du dimanche matin. Séduite, Clara prit le petit-déjeuner chez Julien.

Sa vie avait pris un tournant particulier depuis qu’il avait changé ses habitudes. Moins consommer, recycler, réutiliser, sauvegarder, lui pesait moins qu’au début et il y trouvait du plaisir à faire durer le tube de dentifrice, à n’utiliser que le strict nécessaire chaque jour. D’ailleurs, il s’en voulait de ne pas avoir adopté toutes ces mesures bien avant. Que de temps perdu, que de gâchis de ressources. Mais il avait  quand même fini par atteindre l’objectif qu’il s’était fixé.

Après des mois de restrictions, Julien avait suffisamment thésaurisé pour enfin s’offrir le voyage de ses rêves. Un road trip de trois semaines aux Etats-Unis, minivan climatisé, hôtel de luxe, restaurant gastronomique, casino où claquer tout le fric économisé, vol direct et en première classe. Bref, la belle vie. Finalement, ça a du bon d’être écolo!

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