Sur Copaca’Bagneux, la journée du mercredi 16 juillet était dédiée aux « Souvenirs du bout du monde » avec un focus sur l’Asie.
Muriel, nouvelle inscrite à nos ateliers pour la prochaine saison d’écriture 2025 – 2026, s’est laissée inspirer par les propositions d’écriture d’Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés.
Nous vous souhaitons bonne lecture de son récit imaginé à partir d’une page de l’Histoire du Vietnam.
Une traversée sans fin
Madame Thuyên* Huang, la doyenne de la cité habitait au dernier étage d’un immeuble, situé au bord d’un carrefour pétaradant. Déjà octogénaire, elle se posait l’été, les yeux clos, sur son balconnet peuplé de géraniums grenat et de fantômes désormais paisibles. Elle protégeait son teint d’un blanc laiteux par une casquette bigarrée gagnée à une kermesse du quartier où elle s’efforçait chaque année de se rendre par ne pas attirer l’attention. Madame Thuyên Huang tirait une chaise pliante, en bois, et s’asseyait, le dos bien droit, sur ce siège incommode et familier. Cette chaise inconfortable, la dernière d’un lot de quatre, elle la connaissait depuis son arrivée dans cette bourgade provinciale après un passage douloureux et austère dans un centre d’accueil. Le temps d’attraper des papiers, de régulariser l’illégalité, de trouver un emploi de serveuse dans un restaurant vietnamien à la périphérie de la petite ville. Elle gardait cette chaise ordinaire en hommage à l’association qui lui avait offerte au moment où elle s’apprêtait à louer le petit logement qu’elle occupait toujours.
Madame Thuyên Huang regardait, avec acuité, le bocal à poissons déserté. Tadeo avait disparu et la vieille dame l’avait remplacé par un lotus en plastique défraîchi – la fleur de l’aube dont la majestueuse beauté l’avait, dans son pays, élevée au titre de fleur nationale. Sa famille, quant à elle, s’était dispersée sur un autre continent.
Madame Thuyên Huang se déplaçait à pas feutrés, ne recevait jamais, ne parlait guère, ne s’ennuyait que peu. Réservée sans être timorée, elle conservait cette amabilité qu’elle savait offrir à chacun à l’occasion de brèves rencontres.
Elle prêtait toujours une attention raffinée à sa vêture. Elle portait avec distinction une robe traditionnelle, l’áo dài, une longue tunique de soie fluide d’un rouge fané sur un large pantalon, toujours pieds nus pour glisser sur le sol.
Sur les murs de la cuisine, elle avait affiché un calendrier décoré par des cerisiers en fleur, des pivoines éclatantes pour fêter le nouvel an. Avec une infinie délicatesse, elle avait accroché, sur les murs du couloir, des aquarelles de l’atelier « L’encrier chinois » où durant des années, elle avait appris à tenir du bout des doigts les pinceaux, à détremper le papier, à exercer avec patience et ténacité l’art de dessiner les montagnes du pays du temps passé et des fruits du dragon, des mangoustans, des caramboles, des ramboutans, les saveurs de son enfance.
Les voisins ne l’ignoraient pas et veillaient sur elle qui ne savait plus depuis combien d’années Saïgon était devenu Hô Chi Minh-Ville. Elle ne connaissait plus tout à fait le chemin parcouru. Madame Thuyên Huang entendait encore dans le bruissement du vent le ressac de la mer ; elle revoyait la plage de Malaisie où le bateau fragile avait déposé des survivants épuisés et transis.
Ce soir-là, l’octogénaire regarda par la fenêtre. Elle ne frissonnait pas et soliloquait dans cette langue étrangère qui l’avait emprisonnée dans le silence. La lune rousse s’était cachée derrière des nuages lourds et pesants. Le vent crissait dans la neige glacée. Elle savait qu’elle devait nourrir l’enfant ensommeillé dans la pièce d’à côté. Madame Thuyên Huang craignait la froidure pour Bê*. Elle réchauffa un bouillon parfumé d’herbes fraîches avec des nouilles de riz, porta à la bouche de Bê ce phô subtil. Elle endormit la fillette dans ses bras avec douceur tout en chantonnant à voix basse des comptines, enfouies au fond de sa mémoire.
Ce matin-là, la vieille dame ne se réveilla pas et on la retrouva recroquevillée, blottie auprès de cette poupée de chiffon qui avait échappé au boat people et lui avait permis de ne pas périr, de ne pas perdre sa vie entière.
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Note au lecteur
En vietnamien, « Thuyên » veut dire barque et « Bup bê » poupée.
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Illustration
« Arya », peinture murale à Bagneux, mur d’enceinte du stade Pierre Semard / rue Blanchard, réalisée par RAST, artiste autodidacte. Ses « Visages du monde » lui ont été inspirés par des anonymes qu’il a rencontrés lors de ses voyages en Asie et en Amérique.
Photo © annyelleparis
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