Pour le premier atelier Découverte de la saison 2025 – 2026, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé au groupe d’« Écrire avec les yeux », à explorer la puissance, le pouvoir de l’œil, du regard, du visible.
À suivre le récit imaginé par Muriel ! Bonne lecture !
Des yeux au bout des doigts
La fillette au regard océan aimait tant effleurer de la paume de la main l’eau fraîche alanguie à ses pieds. Elle mouillait son maillot de bain du bout des doigts. Elle fermait, en frissonnant, avec frilosité les yeux. Et devant elle, s’ouvrait un paysage illimité, la mer et le ciel pris dans des variations infinies de bleu, habités de toutes les nuances de gris. Elle demeurait là, figée, par toute cette beauté entrevue.Le bruissement du vent invisible, imprévisible détournait ses paupières closes vers les pins maritimes – parés de verts étincelants. Un scintillement de l’enfance, ces arbres : elle ramassait avec frénésie sans même les voir leurs pommes, les glissait dans ses poches. Elle rentrait dans la maison du bord des vagues et paraît-il sa cueillette de couleurs étranges, extravagantes. Mais ce qu’elle savourait le plus, c’était de rester immobile avant de s’éloigner de la plage et d’engranger de merveilleuses images. La mer encore étale se déformait et des vaguelettes se formaient.
Elle ne divaguait pas. Elle ne voyait pas toujours le ressac. Mais elle le percevait dans son corps, ses doigts recroquevillés et elle avançait, pas à pas, les yeux clos. Son regard ne plongeait pas dans les abîmes des fonds marins peuplés de poissons affolés, d’algues éperdues, de châteaux de sable crénelés dévastés par la marée. Elle s’essayait à ouvrir les yeux et les refermait vite pour garder la trace du vol bleui des mouettes rieuses, des cormorans, le frémissement d’un vent léger sur sa peau, le passage d’une nuée de nuages métamorphosant les récifs en grains de sable. Elle savait, cette fillette au regard océan, ne rien voir, ne rien capturer de son regard. Elle savait tout rêver, tout imaginer. Elle connaissait par cœur le parcours de la digue à tel point qu’elle aurait pu en dessiner toutes les anfractuosités, en tracer toutes les crevasses peuplées de crabes ensommeillés, de coquillages égarés. Elle aurait pu croquer le phare minéral, impérieux, bâti sur la haute falaise. Elle en savourait la majesté plantée au-dessus des flots impétueux. Elle bénissait ses fanaux, garant des malheurs, des naufrages et portant réconfort aux âmes solitaires. Son regard n’avait jamais pu l’envelopper, le soumettre, tant il surplombait l’horizon. Les yeux mi-clos, elle composait aussi son univers en inventant un champ de coquelicots abritant une foultitude d’alouettes, des jachères de bleuets, entremêlés de chardons mordant les chevilles comme le sel de la mer. Et puis, de retour dans la cour pavée sans herbes folles de la cité de banlieue, elle imaginerait un jeu de marelle entre ciel et mer avec les enfants privés encore cet été de ballons, de parasols colorés, de serviettes de plage indociles et de l’inlassable marée.
Elle ne cillait pas, ne vacillait pas, elle savait, l’enfant au regard océan que pour grandir sans trop souffrir, bâtir un monde à sa démesure, elle devait garder les yeux grand ouverts, ne jamais les baisser, éviter de croiser ceux des méchants, des malveillants, fuir les regards compatissants, essayer de faire de clins d’œil à la vie. Elle s’essayait de dompter ses frayeurs, d’emprisonner les trahisons, de survivre à l’enfance. Elle comprenait qu’avec ses yeux insoumis, elle se projetterait avec plénitude, briserait les désillusions. Elle savait qu’au bout de ses doigts, ses yeux dessineraient, écriraient, liraient, broderaient, tisseraient avec des fils à soi et rêveraient d’une mer accueillante pour ceux qui nagent indéfiniment vers la plage.
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