Pour le premier atelier Découverte de la saison 2025 – 2026, Annie Lamiral, intervenante A Mots croisés, a proposé au groupe d’« Écrire avec les yeux », à explorer la puissance, le pouvoir de l’œil, du regard, du visible.
À suivre le récit imaginé par Charlotte ! Bonne lecture !
Amen
C’est que je n’y vois plus très clair. Hier, affublé d’un manteau rouge, voyant, et d’un pantalon gris, non voyant, je suis allé chez l’ophtalmo. Il m’a dit que ma vue avait baissé et qu’il me faudrait des lunettes à triple foyer pour ma myopie, la presbytie et je ne me souviens plus de la troisième raison. J’ai vu rouge.
Je me suis ensuite rendu chez un opticien qui a failli me reconnaître. Il m’a dévisagé des pieds à la tête et son regard insistant a fini par m’énerver. Bien que je n’y vois plus très clair, je me suis approché d’une étagère où étaient posées des dizaines de paires de lunettes. L’opticien m’a tendu deux paires, une rouge pour aller avec mon manteau, et l’autre grise pour aller avec mon pantalon. Sa plaisanterie ne m’a pas plu alors je suis parti, le laissant bouche bée et le regard ébahi.
J’ai décidé d’aller chez le coiffeur pour me faire raser la barbe et teindre les cheveux en noir, histoire de me rajeunir. Lorsque je suis arrivé devant le coiffeur, je n’ai pas pu lire les prix tellement c’était écrit petit. Je voyais bien que c’était écrit petit, c’est tout. Un passant m’a reconnu et m’a dit de retourner là-haut, en faisant le signe de croix. « Amen », lui ai-je répondu. Je lui ai alors demandé comment il m’avait reconnu et il m’a dévisagé des yeux, du regard, dévisagé tout court, et m’a dit que ma barbe de toujours ressemblait à celle qu’il avait vu sur une statue dans une église, et que mon crucifix pendouillait de la poche droite de mon manteau. Du coup, j’ai vu rouge.
Je suis remonté dans les cieux sans m’être fait couper la barbe et teindre les cheveux et sans avoir commandé de lunettes. Au passage, j’ai vu qu’il y avait un kiosque à journaux. Je n’ai pas réussi à déchiffrer les gros titres mais j’ai attrapé Le Monde. J’ai cru voir le chiffre 44 milliards, mais pas les mots suivants. Je me suis amusé à écrire dans le ciel 44 milliards avec tout plein de zéros, trop à mon goût et à ma vue, puis j’ai imaginé le mot qui suivait. Déficit. J’ai alors baissé les yeux vers la Terre et j’ai vu, de mes yeux vu, que certaines de mes brebis manifestaient dans les rues, et j’ai compris. J’ai écrit le mot budget et eurêka, j’y ai vu bien plus clair.
C’est qu’en fait, je me suis trompé dans le chiffre du déficit budgétaire. J’ai rajouté par mégarde un 4 au 4, ce qui fait 44 au lieu de 4. Je vois que cette petite étourderie coûte cher à la France et à François B.
Bon, maintenant que j’y vois plus clair, je vais redescendre sur Terre pour corriger mon erreur. Cela devrait apaiser mes brebis. Et tant pis pour François B.
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