C’est avec plaisir que nous partageons aujourd’hui un court entretien avec Valentine Pardo, enseignante en philosophie, que nous avons invitée à animer deux ateliers d’écriture « Ouvrir les portes de chez soi » et « Le familier et l’étrange ».
Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a amenée à la philosophie ?
J’ai découvert la philosophie un peu comme tout le monde, en classe de terminale. À 17 ans, j’ai eu un peu de mal à en saisir pleinement les enjeux : les textes me semblaient souvent abstraits, détachés du réel, les questions posées ne me touchaient pas.
C’est seulement un an plus tard, en classe préparatoire, que j’ai vraiment « rencontré » la philosophie. J’ai compris que la philo était une démarche certes exigeante, mais surtout vivante et profondément humaine. La philosophie a alors cessé d’être un simple objet d’étude pour devenir une manière d’habiter le monde.
Y a-t-il une manière spécifiquement féminine de philosopher ?
Dans l’idéal je dirais que non : la philosophie s’adresse au genre humain. C’est une acti vité fondée sur la raison, l’esprit critique et la recherche de la vérité qui sont des capacités universelles et donc indépendantes du sexe ou du genre.
Mais dans la réalité, oui. Faire l’expérience du monde qui nous entoure passe non seulement par un corps, mais aussi par des interactions et un contexte social qui influencent nécessairement notre rapport au monde.
Cependant, je demeure convaincue qu’il serait erroné, et même dangereux de dire qu’il y a une manière féminine de philosopher : ce raisonnement est le miroir inversé du sexisme traditionnel car au lieu de dire que les femmes ne peuvent pas philosopher, on dit qu’elles le font d’une autre manière, ce qui revient à les mettre à part, une fois de plus.
Par conséquent, les femmes ne philosophent pas différemment « par nature ». Toutefois, leurs expériences ou leur histoire peuvent enrichir la pensée. Cela ne crée pas une autre manière de philosopher , mais d’autres points de départ, d’autres préoccupations, d’autres voix humaines. Ainsi, il n’y a pas de manière féminine de philosopher mais des apports féminins à la philosophie, qui enrichissent la pensée universelle.
Y a-t-il une question / un concept qui vous obsède ?
Le concept qui me poursuit est celui de l’identité personnelle. Comment se construit elle ? Si nous sommes des êtres en devenir, pris dans le temps qui passe toujours en avant, alors qu’est-ce qui demeure quand tout a changé ? « Quand fond la neige, où va le blanc ? » interrogeait Shakespeare…
Car si tout en nous peut changer (nos idées, notre corps, nos relations, notre environnement et même nos souvenirs), d’où vient ce sentiment de permanence ? Est-ce une illusion, un récit que l’on se raconte pour ne pas sombrer dans l’éclatement intérieur ? Ou bien existe-t-il un noyau, fragile mais réel, qui résiste au passage du temps ?
Selon vous, la philosophie peut-elle être accessible ? Est-elle importante aujourd’hui ? Pourquoi ?
Je pense que non seulement la philosophie peut être accessible, mais surtout qu’elle doit être accessible. Il me semble que la philo a été enfermée dans des cercles universitaires, réduite à un langage technique ou abstrait qui finit par décourager ceux qu’elle devrait justement éclairer. Cette dérive élitiste dénature profondément ce qu’est, à l’origine, la philosophie : une pratique vivante, ancrée dans la parole, le dialogue, et le questionnement.
Il suffit de revenir à Socrate, le père de la philosophie, pour s’en rendre compte. Il ne rédigeait pas de traités : il marchait dans les rues d’Athènes, et interrogeait les citoyens en leur posant des questions simples en apparence, mais qui touchaient à l’essentiel : qu’est-ce que le courage ? la justice ? le bonheur ? l’amour ? La philosophie était alors une manière de vivre ensemble, de chercher la vérité collectivement, sans autorité dogmatique. Elle ne nécessitait ni diplôme, ni jargon, seulement une disponibilité à penser, à douter, à s’étonner.
La philosophie a ensuite disparu de la vie publique et s’est cantonnée dans les bibliothèques et les amphis, en perdant, il me semble, son lien avec la vie réelle. C’est précisément ce lien qu’il faut aujourd’hui retisser. Car la philosophie, loin d’être un luxe intellectuel, est un outil fondamental pour comprendre le monde, s’y orienter, et parfois y résister. Elle est d’autant plus importante aujourd’hui, et elle le sera encore demain, pour plusieurs raisons . D’abord, parce qu’elle nous aide à préserver ce qui fait notre humanité : notre capacité à penser par nous-mêmes, à interroger ce qui semble aller de soi, à exercer notre esprit critique. Dans un monde saturé d’informations, où les opinions se forment à la vitesse d’un clic, la philosophie nous apprend à ralentir, à nuancer, à prendre du recul.
Ensuite, à l’heure où les intelligences artificielles prennent une place croissante dans nos vies, la philosophie devient plus que jamais nécessaire. Non pas parce qu’elle s’opposerait à la technologie, mais parce qu’elle en questionne les usages, les limites, les conséquences.
Enfin, la philosophie nous arme face aux grandes crises contemporaines (écologiques, politiques, sociales). Elle ne fournit pas des solutions toutes faites, mais elle nous oblige à penser autrement, à imaginer d’autres possibles, à refuser la résignation et à conserver un certain courage face aux défis d’aujourd’hui et demain.
De la philosophie à l’écriture, il y a un pas ? Plusieurs ? Quel a été votre cheminement ?
En réalité, j’ai plutôt fait le cheminement inverse : ce n’est pas la philosophie qui m’a conduit à l’écriture, mais l’écriture qui m’a, sans que je le sache, amené à la philosophie.
Tout a commencé vers l’âge de 16 ans, quand j’ai commencé à tenir un journal intime. Ce n’était pas un exercice littéraire au départ, encore moins un projet intellectuel. C’était une manière de faire face à ce que je vivais, de mettre un peu d’ordre dans ce qui me traversait. J’y racontais mes journées, bien sûr, mais surtout, j’y questionnais mes émotions, mes relations, mes choix. J’essayais de comprendre pourquoi je réagissais de telle ou telle manière, ce que je cherchais chez les autres, ce que je fuyais en moi. C’est en relisant certains passages que j’ai commencé à percevoir que, derrière mes observations personnelles, se cachaient des problématiques plus universelles : le rapport à soi, à l’autre, à la liberté, au désir, à la peur… C’est là que la philosophie a commencé à s’imposer à moi. Elle rompait avec ce sentiment de solitude propre à l’adolescence, face à ce qu’on traverse sans toujours pouvoir le nommer. J’ai compris que les questions que je me posais avaient déjà été formulées, il y a plus de deux mille ans, et que certains philosophes y avaient même proposé des réponses !
Aujourd’hui, la philo et l’écriture avancent ensemble : la philosophie m’aide à approfondir ce que j’écris, et l’écriture donne forme à mes questionnements.
Qu’est-ce qu’un atelier d’écriture réussi, selon vous ?
Selon moi, un atelier d’écriture réussi, c’est d’abord un moment où l’on éprouve une forme de résistance. Une hésitation, un blocage, une gêne même parfois : face à un mot, une idée, une émotion. Quelque chose qui résiste, parce que cela nous touche (même si on ne se l’avoue pas toujours), et qui vient réveiller en nous un souvenir, une peur, un doute. Et c’est précisément dans la tentative de franchir ce seuil que se joue la réussite de l’atelier : quand on ose aller là où l’on ne pensait pas aller, là où l’on ne s’était encore jamais autorisé.
C’est pourquoi il me semble qu’un atelier réussi, ce n’est pas tant une question de production parfaite ou de performance stylistique, mais plutôt de sincérité dans le geste d’écrire, dans le courage (voire l’exaltation) de surmonter ce qui fait blocage. Ce qui fait la richesse d’un atelier, ce n’est pas uniquement le texte qu’on en retire, mais ce qu’on a traversé en l’écrivant.
Par conséquent, un atelier d’écriture réussi est un atelier de transformation. On entre avec une idée, une intention, parfois une certitude, et on en sort avec autre chose. On se rend compte que les mots déplacent, creusent, remettent en question. C’est ce pouvoir des mots à faire surgir de l’inattendu qui, à mes yeux, signe la réussite d’un atelier. Je cite Erik Orsenna pour illustrer cette idée : « Les mots sont de vrais magiciens. Ils ont le pouvoir de faire surgir à nos yeux des choses que nous ne voyons pas. »
Enfin, un atelier réussi est un espace de confiance : dans le groupe, mais aussi, et surtout, en soi-même. Il ne s’agit pas de se juger ou de chercher à plaire, mais de s’essayer. C’est un lieu où l’on peut tâtonner, prendre le risque de se mettre à nu, et parfois toucher juste.
Que peut apporter la philosophie à un atelier d’écriture ?
Je crois que derrière chaque texte littéraire se cache une réflexion philosophique qui s’ignore.
Écrire un texte, qu’il soit fictionnel ou inspiré de la vie réelle, met en lumière une certaine vision du monde, de l’autre, de soi. La philosophie, dans un atelier d’écriture, peut ainsi agir comme un révélateur : elle aide à faire émerger ce qui demeurait implicite, à comprendre plus finement ce qu’on est en train d’écrire, parfois même ce qu’on ne savait pas qu’on écrivait. En ce sens, la philosophie peut enrichir l’écriture en faisant résonner (ou raisonner) autrement ce qui y est déjà contenu.
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