« Pas-de-Calais » suivi de « Train de nuit » et « Compartiment d’antan »

Ouvrir les portes de chez soi. Cet atelier, proposé par Valentine Pardo, a permis d’identifier les attaches à un lieu. Où est chez moi ? Est-ce aussi là où je me sens chez moi ? 

Dans un premier temps d’écriture, elle a invité les écrivants à décrire l’attachement à un lieu perdu en utilisant le point de vue interne, le « je »; puis à réécrire leur récit du point de vue du lieu. Enfin, ils ont eu à imaginer la visite d’un lieu par un ou plusieurs acheteurs, un lieu où le personnage a vécu, mais qu’il doit vendre.  

À suivre les récits de Nicole.

Pas-de-Calais 

Il allait falloir la quitter cette maison de vacances qui m’avait vue grandir ! Je pourrais vanter aux futurs acquéreurs qu’elle est toute en longueur mais de plain pied. Chaque pièce a une porte-fenêtre qui donne directement sur le jardin. J’en ai fait des parties de cache-cache et de chat avec mes sœurs et le petit voisin, côté maison, côté jardin !

Ce n’est pas le grand confort : c’est une maison de campagne et elle date un peu cette maison. Il y a l’eau, l’électricité mais pas de salle de bain. Par contre, il y a un petit bâtiment, tout en longueur lui aussi. C’est là que se trouve la buanderie avec ses  baquets dans lesquels on fait trempette à l’intérieur ou dehors quand il fait beau ! Dans le prolongement de la buanderie : les WC où un siège en faïence a remplacé le trou et les planches : le luxe !

Les nouveaux propriétaires garderont-ils la cuisinière en faïence, elle aussi, où l’on faisait les gaufres ? Dans la salle à manger, c’est pratique : vite lavé le sol en mosaïque ! On en a fait des parties de marelle là-dessus ! Les deux chambres sont contiguës : la grande pour les parents, la moyenne pour les enfants. J’aimais bien la moyenne, même si elle avait été réquisitionnée par un gradé allemand pendant la guerre.

Il y avait un grand débarras au grenier qui avait été aménagé en « très petite chambre » à la naissance de ma deuxième sœur et c’est là que je me suis retrouvée en tant qu’aînée… C’est vrai que par l’œil de bœuf, on a vue sur la pâture et le petit bois. Par contre je ne dirai pas aux futurs arrivants qu’on y entend parfois des passages de mulots ou le bruit des pattes des corbeaux sur le toit… C’est la seule partie de la maison que je ne regretterai pas !

Train de nuit

1948 – J’ai 6 ans. Me voilà dans un train sans ma famille, avec des filles que je ne connais pas. Il fait nuit. Les adultes, qui nous accompagnent, ont descendu le rideau. La faible lueur d’une veilleuse laisse le compartiment dans la pénombre.

Je n’arrive pas à dormir. Je suis près de la fenêtre. Je soulève de temps en temps le rideau. 

– Qu’est-ce que tu vois ? murmurent des voix près de la porte. Je ne peux répondre qu’aux arrêts en gare avec l’aide des haut-parleurs qui réveillent tout le monde ! Tous ces noms sont totalement inconnus de nous toutes. Les parents nous ont bien expliqué où l’on allait mais sans nous donner tous ces noms bizarres. Nous ne sommes pas rassurées.

Petit à petit. l’extérieur du train s’éclaire. Ça devient intéressant de soulever un peu plus le rideau…et, d’un seul coup, miracle !

– Hé, les filles, je vois la mer ! C’est beau ! 

J’avais enfin retrouvé « un chez moi ! »

Compartiment d’antan

Ça y est : non seulement ils ont mis mon train de nuit, mais en plus j’ai droit au départ des colonies de vacances ! Heureusement, j’accueille huit petites filles. Elles doivent avoir dans les six ans. Ça sera plus calme que les garçons !

Quatre jeunettes couchées dans mes filets tête-bêche et quatre allongées sur mes banquettes, tête-bêche aussi. Bon, on leur a fait enlever leurs chaussures et il n’y aura pas de casse-croûte en cours de route. Je devrais me maintenir en bon état et à peu près propre.

Il y a près de la fenêtre une gamine qui m’énerve ! Elle n’arrête pas de tripoter mon rideau : tout ça pour lire le nom des gares alors qu’il est crié à chaque arrêt par les haut-parleurs. Bon, le jour n’est pas loin. Ah non !!! Elle tire de plus en plus mon rideau : elle va me le déchirer…et la voilà toute contente…

Elle a vu la mer ! Elle a vu la mer ! Elle crie qu’elle est belle !

Après tout, c’est peut-être la première fois pour elle. Cette nuit, j’aurai au moins servi à ça. C’est vrai qu’elle est belle la mer. Elle pourra aller se rouler dedans la petite et moi je resterai condamné à rouler sur des rails…

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