« Fragments d’enfance » suivi de « Souvenirs d’un lit-cage » et «  L’annonce du moi(s) »

Ouvrir les portes de chez soi. Cet atelier proposé par Valentine Pardo a permis d’identifier les attaches à un lieu. Où est chez moi ? Est-ce aussi là où je me sens chez moi ? 

Dans un premier temps d’écriture, elle a invité les écrivants à décrire l’attachement à un lieu perdu en utilisant le point de vue interne, le « je »; puis à réécrire leur récit du point de vue du lieu. Enfin, ils ont eu à imaginer la visite d’un lieu par un ou plusieurs acheteurs, un lieu où le personnage a vécu, mais qu’il doit vendre.  

À suivre les récits de Muriel.

Fragments d’enfance

Des rais de lumière irisée entre les persiennes ajourées, le bruissement d’un vent léger, les chuchotements de mes parents dans la cuisine, le frottement du drap de lin blanc, râpeux, brodé de capucines et de volubilis, les joues rosies par la nuit, je me réveillais.

J’entendais les premiers pas empressés de ceux qui se pressent vers leur gagne-pain, se dépêchent vers la gare de banlieue aux quais encombrés de visages ensommeillés, de mouvements anesthésiés, de salutations somnolentes, de commérages engourdis. Je souriais de tous ces bruits tamisés. Je savais que je pouvais encore rêver, songer, m’échapper à la morosité. Je somnolais encore avant de me jeter dans la vie d’une enfant docile, d’une écolière taciturne, d’une camarade intempestive ou attentive, d’une fille serviable ou rebelle. Je me secouais des rêveries et je plongeais la main sous le matelas pour reprendre la lecture abandonnée la veille. Je tournais les pages avec frénésie, déroulais les chapitres de l’aventure suspendue. Je découvrais des récits insensés, des jeux inconnus, des familles avec des enfants à ne plus en finir, moi l’enfant solitaire, des orphelins piaillant et volant pour ne pas mourir le ventre creux. Je regardais le papier peint aux fleurs entrelacées de cette pièce où chaque soir, en dessous de la fenêtre aux géraniums grenat, ma mère dépliait un meuble de bois sombre, austère qu’elle repliait chaque matin. Un lit caché le jour, décoré de quelques bimbeloteries le jour, d’un bouquet de lilas puis de dahlias du jardin de la mère de ma mère. Un lit tout à moi, dans ce logement trop petit pour m’offrir une chambre. Un lit plié, replié pour ne pas prendre de place, laisser du passage entre des meubles entassés, un lit discret, secret. Je me souviens encore du jour où mes parents se décidèrent pour mon entrée à la grande école à acheter ce meuble. Ils avaient hésité, pris les mesures On me dit de lui qu’il serait pratique, qu’il ne prendrait guère de place, qu’il serait à moi, qu’il portait le nom de lit-cage. Enfant craintive, je craignais d’être enfermée, claquemurée dans cet espace fermé. Je m’imaginais condamnée à l’immobilité sous le regard d’observateurs inquisiteurs. Le lit-cage se métamorphosait en cage à oiseaux ; je frissonnais de crainte ; ce nom m’effrayait. Moi, je ne songeais qu’au vol bleui des hirondelles à la fin de l’été, aux passereaux s’éparpillant dans les marronniers. J’ai épelé le mot cent fois, mille fois, pour le dompter, me le rendre familier, me l’approprier. Un monde entier, ce merveilleux lit-cage où je jouais avec l’annonce du jour, guettais les promesses de l’aube. Je fermais les yeux si forts que je commençais à voir scintiller des ombres sombres, des animaux étranges et célestes. Ce lit-cage, gage d’une infinie liberté, je m’y lovais, il me berçait pour me cacher du monde des grands et poursuivre le silence de la nuit.

Je l’avais oublié ce lit-cage, souvenir d’enfance, où je m’enfermais dans les rêveries, m’évadais sans cesse, chassais les chagrins, réparais les soucis, apaisais les blessures et commençais à apprendre à grandir.

Souvenirs d’un lit-cage

Et pourtant, je l’ai bercée cette fillette, accueillie au fond de draps de lin rugueux, brodés par la mère de sa mère de fleurs champêtres. J’ai imaginé ses rêves, séché ses larmes, égayé ses nuits d’insomnie d’où elle se réveillait les yeux cernés de bleu.

A son entrée à l’école primaire, les parents de l’enfant se saisirent d’un mètre-ruban, mesurèrent la largeur des murs pour arriver à un constat irréversible. Jamais un lit ne pourrait entrer dans cette pièce portant le nom de salle à manger. Ils feuilletèrent des catalogues, regardèrent les vitrines de Monsieur Meuble.

Un samedi de septembre, ils se décidèrent à franchir la porte de ce magasin. La fillette déambulait à pas feutrés entre les buffets en formica, les tables gigognes et les tabourets empilables. Elle soliloquait dans les rayons pendant qu’ils me choisissaient. J’étais pratique, ne prenais guère de place, je pouvais être placé contre le mur sous la fenêtre, je n’empêchais pas de fermer les persiennes. Plié, le jour, déplié chaque nuit. Je n’étais pas d’une beauté exceptionnelle mais mon faux-acajou possédait un côté chic. Je n’étais pas trop cher et en deux ou trois mensualités, j’étais payé.

La semaine suivante, je fus emballé sans ménagement, porté et ballotté dans une camionnette, livré sans grande délicatesse au deuxième étage d’un immeuble sans particularité. J’entendais le sifflement des trains, le piétinement des voyageurs sur le pavé. Je faisais la connaissance de cette enfant entrevue. Je l’avais apprivoisée. Nous dormions côte à côte dans un sommeil serein ou agité, apaisé ou tempétueux. Le jour, séparés, la nuit, nous reprenions nos rêveries, nos facéties. Sa mère déposait, sur un napperon pour ne pas abîmer le bois dont j’étais fait, un bouquet de lilas, des brins de muguet. La fillette glissait un livre sous mon matelas et reprenait, chaque matin, la lecture interrompue dans les rais de lumière l’enveloppant. Je me taisais, gardais le secret pour lui éviter d’être gourmandée. Elle ânonnait, achoppait sur les mots, ignorait la ponctuation et me racontait de belles aventures, de forêts traversées, d’arbres gigantesques, de cités englouties.

La crise aiguë du logement prit fin. Ses parents mirent la clé sous la porte pour un logement plus spacieux, avec une baignoire et un vide-ordures dans la cuisine. Je devenais inutile, encombrant. On m’a remisé, oublié au fond d’une cave obscure, silencieuse, sans cette enfant qui m’avait chéri. J’ai glissé dans l’ennui, la mélancolie et j’ai dépéri.

L’annonce du moi(s)

L’annonce venait d’être publiée dans le journal régional entre la rubrique funeste des chiens écrasés, les événements festifs, le bulletin météorologique. Ils me téléphonent vite pour cette maison à vendre.  Ils n’arrivent pas à l’heure prévue. Ils n’en manifestent aucune gêne. Ils ne formulent aucune excuse.

Je les attends, grincheux, suspicieux, le nez collé au carreau de la fenêtre de la cuisine de la maison de plain-pied bordée par une haie touffue où se mêlent des aubépines, des acacias, des seringas en fleur. Ils descendent de leur automobile, une 404 Peugeot, d’un vert gazon, rutilante. Lui, le père, moustachu, pantalon de velours marron à la manière d’un gentleman farmer dont il ne porte que l’habit. Elle, la mère, quelque peu endimanchée dans une robe floue, pourtant serrée à la taille, un gilet de laine posé sur les épaules. Trois marmots de taille rapprochée, gambadant sans ambages dans les plates-bandes, piétinant les primevères et pour terminer le cortège un teckel au poil sombre et ras. Je les regarde traverser le jardin qu’ils ignorent, auquel ils ne prêtent aucune attention. Ils frappent à la porte. J’ouvre avec courtoisie. 

La visite commence. Je commente chaque pièce, chaque recoin avec l’assurance d’un agent immobilier hâbleur et habile. Les enfants pleurnichent, le père grommelle, le teckel traîne les pattes sur les tapis, la mère murmure. Ce qui intéresse la dame endimanchée, en plus de la cuisine spacieuse, surplombant la terrasse d’été, c’est la buanderie pour y loger une machine à laver efficace, un sèche-linge performant, des panières pour trier le blanc et les couleurs. Et moi, je m’entends raconter comment ma mère étendait le linge sur des fils au bord du verger, combien l’odeur de la lessive remplissait la maison. Ce qui plaît au père de famille, c’est le bureau au fond du couloir où il pourrait s’adonner à la lecture des journaux, aux mots croisés et en secret aux contrepèteries. Ce qu’il désignait comme bureau, c’était notre salon de musique où tour à tour nous écoutions blottis dans le canapé fredonner notre sœur aînée, s’essouffler notre benjamin dans un saxophone, chanter notre mère des airs d’opéra. Les cousins apportaient des disques et nous mesurions combien notre père appréciait entendre un requiem de Mozart. Les notes s’égrenaient ; le temps filait. Un monde invisible peuple cette maison solitaire et me taraude. 

Je continue à décliner les avantages de l’exposition plein sud, le bourg à proximité, les marchands ambulants, le passage du bibliobus. Les enfants piaillent, se chamaillent, s’approprient leur chambre. Le teckel somnole sur un fauteuil. Les parents s’écartent pour mieux batailler ensuite sur le prix annoncé. Et moi, je sais déjà dans mon for intérieur que je ne leur vendrai pas, que je ne la vendrai pas à ceux-là. Car ni le père, ni la mère, ni les trois marmots, ni le chien ne s’intéressent à la glycine resplendissante en cette amorce de printemps, ni aux lilas odorants, ni aux narcisses et jonquilles éparpillés sur les pelouses. Ils ne se penchent pas pour regarder pousser les premières ancolies, se flétrir les hellébores qui passaient autrefois pour guérir de la folie. Je ne peux abandonner cette maison à ces visiteurs malotrus, discourtois qui négligent le jardin, le verger et le potager nourriciers. Je ne me résoudrai à la confier qu’à ceux qui s’attacheront à poursuivre les plantations, à greffer les églantiers, à s’émerveiller de la frondaison des peupliers, à cueillir les mûres, à écosser les petits pois, à rapiner les noisettes, à nourrir les mésanges et le rouge-gorge. Et en plus, ils ont même laissé leur chien écraser le carré des iris.

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑