Ouvrir les portes de chez soi. Cet atelier proposé par Valentine Pardo a permis d’identifier les attaches à un lieu. Où est chez moi ? Est-ce aussi là où je me sens chez moi ?
Nous partageons les récits de Carole, suite aux propositions d’écriture, imaginer la visite d’un lieu par un ou plusieurs acheteurs, un lieu où le personnage a vécu, mais qu’il doit vendre. Puis, une réécriture du point de vue du lieu.
Question de goût
Ce matin-là, j’accueille Monsieur et Madame Bercaux, un couple intéressé par la vente de la maison de ma grand-mère. Madame Bercaux, insiste pour démarrer la visite de la maison par la cuisine. Nous traversons rapidement le salon pour y accéder.
– Voici dans la cuisine. Un bel espace de vingt mètres carrés, les meubles en chêne sont profonds ! On peut y ranger beaucoup de vaisselle !
Madame Bercaux ouvre les portes des placards situés en hauteur et hoche la tête en signe d’approbation.
– La peinture des murs a été refaite. Regardez ! Elle est impeccable ! Sauf si vous n’aimez pas le blanc, bien sûr ! Au sol, les tomettes sont d’origine. Ma grand-mère en prenait grand soin. Elle utilisait de l’huile de lin pour les faire briller, mais de l’eau et un peu de savon noir suffiront pour les entretenir.
La femme regarde le sol attentivement, sans rien dire.
Moi, j’aime ce sol rustique qui me rappelle mes vacances chez mes grands-parents. Il fallait une matinée à Grand-mère pour faire briller le sol ! Je me souviens qu’un samedi matin, ma tante les avait lavées à l’eau de Javel. Les tomettes avaient terni et Grand-mère, folle de rage, l’avait disputée jusqu’à la traiter de « bonne à rien ». Mathilde, ma tante, vexée, n’avait plus parlé de la journée.
Ensuite, nous montons au grenier. La femme a l’air d’apprécier cette pièce modeste, sobrement éclairée par une simple ampoule. La hauteur du plafond rend la pièce habitable.
Je me souviens que mes cousins et moi dormions sur des matelas, à même le sol, emmitouflés dans des sacs de couchage. L’endroit était frais, même en été.
Nous redescendons pour visiter la pièce qui fait office de salon et de salle à manger. Trois grandes fenêtres y laissent entrer généreusement la lumière. Les trois chambres de la maison sont voisines. La plus grande, située à l’angle, offre une belle vue sur le jardin. Le papier peint est vieillot, pourtant Madame Bercaux a un vrai coup de cœur.
– L’espace est très intéressant, on pourrait y installer un grand lit, deux armoires, deux fauteuils !
Les deux autres chambres, beaucoup plus petites, donne sur le jardin de derrière. Au fond du couloir, la salle de bain semble d’un autre âge. Face à la porte d’entrée, un lavabo en céramique avec un robinet d’eau chaude et un robinet d’eau froide, à gauche un vieux bidet et une baignoire entourée de petits carreaux bleus, imitation azulejos. À la fenêtre, des persiennes qui s’activent avec une cordelette, usée par le temps. Madame Bercaux, peu bavarde jusqu’à présent, s’exclame :
– Non, mais là ! Ce n’est pas possible ! Il faudra tout refaire !
… Certes ! Puis, nous prenons la direction de l’escalier de la cave. L’endroit est humide, très peu éclairé. Des caissons à bouteilles sont accrochés aux murs. Monsieur Bercaux a l’air d’apprécier.
– Quelle belle cave pour ma collection de vin ! Pouvez-vous me dire le taux d’humidité de la pièce ?
– Désolée, la cave n’est pas vraiment mon univers. C’était la chasse gardée de mon grand-père. Il nous interdisait d’y accéder, prétextant qu’une horde de souris pourrait nous effrayer.
Nous remontons au rez-de-chaussée pour terminer la visite par le jardin. De suite, Madame Bercaux est séduite. Pour la première fois, elle sourit.
– Il y a beaucoup d’espace, Mathieu ! Nous pourrons installer un barbecue, une table et des chaises, même quelques transats pour recevoir nos amis en été !
La visite de la maison étant terminée, je les raccompagne à la porte d’entrée. Monsieur et Madame Bercaux me remercient pour la visite. C’est à ce moment qu’un grondement arrive, un « Broum, broum, broum ! » de plus en plus fort. C’est un avion qui vole au-dessus de la maison, en traînant des nuages blancs.
Monsieur et Madame Bercaux se regardent.
– Nous sommes en-dessous d’un couloir aérien ?
– … Oui … À partir de onze heures, des avions décollent en direction des Etats-Unis, de l’Amérique du Sud et des îles de la Caraïbe. Il y a aussi ceux qui en viennent et atterrissent.
– Mais, il fallait le dire tout de suite ! Nous n’aurions pas perdu notre temps à visiter la maison ! crie Madame Bercaux. Agacée, elle attrape son mari par le bras :
– Viens ! On s’en va, Mathieu !
Tristesse
Fini le temps où Germaine, la maîtresse de maison, me savonnait avec du savon noir, puis me lustrait avec de l’huile de lin. J’aimais ce liquide nourrissant qui ravivait mon cuir et me faisait exister : je me sentais d’un coup si belle, revivifiée.
Pendant la semaine, Germaine m’accordait un grand soin. Elle ne portait que des patins ; interdisait aux enfants de marcher dans la cuisine avec leurs baskets, et disputait grand-père lorsqu’il arrivait du marché avec ses grosses godasses, pleines de boue.
Depuis le décès de Germaine, ma vie n’est que tristesse. J’ai eu beaucoup de larmes à voir partir mes amis de la cuisine, la table à manger et les quatre chaises. J’ai bien souffert du défilé de tous ces potentiels acquéreurs avec la gomme de leurs chaussures et leurs talons aiguilles. Moi, qu’on félicitait d’habitude pour mon acoustique, mes journées devenaient bruyantes, harassantes. La situation s’aggrava lorsqu’une employée de l’agence immobilière utilisa un aspirateur pour enlever la poussière qui s’était accumulée. J’ai frôlé la syncope.
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