« Cage et cocon » suivi de « Au revoir, Madame ! » et « Chez nous, chez moi »

Ouvrir les portes de chez soi. Cet atelier proposé par Valentine Pardo a permis d’identifier les attaches à un lieu. Où est chez moi ? Est-ce aussi là où je me sens chez moi ? 

Dans un premier temps d’écriture, elle a invité les écrivants à décrire l’attachement à un lieu perdu en utilisant le point de vue interne, le « je »; puis à réécrire leur récit du point de vue du lieu. Enfin, ils ont eu à imaginer la visite d’un lieu par un ou plusieurs acheteurs, un lieu où le personnage a vécu, mais qu’il doit vendre.  

À suivre les récits d’Annie.

Cage et cocon

Le semi-remorque est parti, je l’ai suivi du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse sur la route nationale, il emporte une partie de ma vie…enfin ce qu’il en reste après le divorce. Je rentre dans la maison, dans ce qui était « notre » maison. 

Elle est maintenant vide et, pourtant, elle est pleine de silence, pleine de lumière, pleine d’espoir. Je m’avance lentement pour en faire un dernier tour sans doute pour dire adieu à la fenêtre d’où s’est échappée la tétine de ma fille, pour dire adieu à l’escalier où mon fils s’est cassé la jambe, pour dire adieu à la chambre conjugale que j’avais désertée, pendant de longues années, pour rejoindre le canapé.

Curieusement, je ne suis ni triste, ni nostalgique. Je suis soulagée. Je sais que les choses se mettent en place. Que les planètes s’alignent avec ma bonne étoile. Je sais qu’une page de mon histoire se tourne. Je sais que je vais en écrire une autre. Une meilleure, peut-être ! J’ai confiance en moi. Je suis libre maintenant.

Au revoir, Madame !

Aujourd’hui, j’ai un gros coup de blues, Madame a remis les clés à l’agent immobilier. Je savais que ça n’allait pas très bien pour Madame. Elle était vraiment trop bonne, trop gentille, avec tout le monde. Si attentive à moi. Quand j’y pense, elle s’est battue, pendant de longues années, contre son abruti de mari pour embellir mes espaces, concevoir des salles de bain au design contemporain, réaménager le grenier pour y accueillir confortablement ses amis.  

Aujourd’hui, elle est partie pour toujours. Je suis triste qu’elle me quitte, mais je comprends. Elle mérite une vie meilleure. Et, puis, la maison est bien trop grande pour elle toute seule maintenant que les enfants sont partis. Elle va se construire un autre nid, plus calme, plus tranquille, plus paisible. Je ne l’oublierai jamais. Au revoir, Madame !

Chez nous, chez moi 

Finalement je ne suis plus très sûre, n’aurais-je pas dû mettre quelques fleurs sur le buffet du salon. Celles du jardin bien sûr, un joli bouquet de dahlias pourpres que Marie, ma grand-mère affectionnait tout particulièrement. Et, puis, une belle corbeille de fruits sur la table de la salle à manger, cela aurait sûrement été engageant, d’autant que le couple qui arrive pour visiter est  accompagné d’une fillette de huit ans, Julie. Je lui aurais offert une pomme comme la sorcière de Blanche-Neige. Non, je rigole ! Parfois, je suis un peu cynique. À dire vrai, je déteste les enfants. Sans doute parce que je n’ai jamais pu en avoir.

Pour la petite Julie, j’ai préparé des langues de chat. Ça sent diablement bon dans toute la maison ! Entre nous, cela couvre les effluves nauséabondes qui s’échappent depuis quelque temps des toilettes. Oui, je sais la fosse septique à quelques problèmes mais ils n’auront qu’à s’en occuper, ils sont jeunes. Après tout, ils seront mieux à faire ça qu’à jouer à la console. Ne nous égarons pas, revenons à mes biscuits. La petite gourmande, je vais la prendre à son propre piège. Hihihihi ! Oui, je suis, j’y suis allée fort sur le poivre. C’est une recette spéciale de ma mère qui en préparait pour me punir quand je n’étais pas sage. Elle va s’étouffer la petite et la visite sera écourtée. Du moins je l’espère car il ne faut surtout pas qu’ils entrent dans ma chambre, ils y verraient le radiateur tout rouillé que je n’ai pas eu le temps de changer, cet hiver. Zut, ils viennent d’entrer dans la salle de bains. Les robinets gouttent aussi bien dans le lavabo que dans la douche. Ils ne vont certainement pas apprécier ! Je leur dirai que c’est un plus. C’est ce qu’on appelle « avoir l’eau courante ». Auront-ils de l’humour ? J’en doute et je m’en fous.

En réalité, non, je ne veux pas vendre cette maison. Cette maison, c’est celle de ma grand-mère, de mes vacances auprès d’elle, de mes souvenirs d’enfance. C’était CHEZ NOUS ! Ce sera chez MOI ! Jamais personne d’autre que moi n’habitera ici ! Jamais, NON jamais. Je vais la rendre invendable une bonne fois pour toute en leur racontant l’histoire du vieux puits, dans le jardin. 

« Il y a bien des années, une fillette, grande comme toi, aussi belle que toi, ma petite Julie, y est tombée et y est morte noyée. Depuis ce jour, son fantôme hante le vieux puits, le jardin et la maison… C’est pour cela que je veux vendre à tout prix. Vous êtes preneurs ? »

Je ne saurais jamais s’ils m’ont cru ou s’ils n’aimaient pas les petits désordres. En tous cas, ils ont pris la fuite sans piper mot. Bon vent !

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