« Bizarre autant qu’étrange » suivi de « Un passé au présent »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits de Carmen.

Bizarre autant qu’étrange

J’aime l’ordre par dessus tout. Ma devise ? Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Une existence réglée comme du papier à musique.

J’ai érigé cette philosophie en un art rassurant du quotidien, une intimité personnelle. J’abhorre les négligés, les bordéliques, les foutraques.

Cette manière de vivre me permet de mettre la main sur n’importe quel objet les yeux fermés. Avec moi, même un aveugle peut voir. Convaincre mon épouse d’accepter mes principes ne se fit pas sans peine. Il y eut de nombreuses disputes quant au rangement du sel et du poivre mais c’est de l’histoire  ancienne maintenant.

Depuis plusieurs années, je vis dans un monde parfait où rien ne dépasse, où tout est bien ordonné, qui me ressemble. Ce que je suis heureux ! Mais, car il y a toujours ce mais, comme un grain de sable dans une machine que l’on pense idéale, la semaine dernière, d’étranges phénomènes sont apparus.

Après, une harassante journée de travail entouré de collaborateurs, à recadrer sans relâche, j’eus envie d’un instant de relaxation dans mon fauteuil préféré, un whisky à la main. Dans le salon, le buffet en merisier massif renferme toute la vaisselle ainsi que les verres. J’ouvre les portes et l’effroi me saisit. Mes tumblers ont été déplacés de près de dix centimètres à gauche. Je suis sous le choc et je peine à réaliser ce que je vois.

Quelle importance me direz-vous ? Et bien oui, cela en a une, une très grande même. Commencez à dévier quelques verres et c’est votre vie qui s’en trouve déviée, prête à sombrer dans le chaos. Pour autant, je fais un choix étonnant pour qui me connait. Je ne dis rien, fais bonne figure à mon épouse et oublie l’affaire. Malgré tout, je suis bouleversé par l’étrangeté de la situation, je me sens violé dans mon intimité.

L’histoire aurait pu en rester là, sauf que deux jours après l’incident, je trouve la machine à café près de l’évier et non plus sur le plan de travail entre le micro-onde et le blender. 

Cette fois, c’en est trop. Qui s’amuse à chambouler toute ma maison sans mon autorisation. Cet appartement n’est pas hanté à ce que je sache. 

Fort contrarié par ce début de journée, je me rends au bureau avec la crainte de rentrer le soir, de retrouver mon intérieur sens dessus dessous. Que vais-je découvrir en revenant ?

Dix-huit heures, enfin, je suis de retour. A peine passé le seuil de l’appartement que je suis accueilli par mon épouse qui me lance, sur un ton des plus badins:

– Bonjour chéri, tu as passé une bonne journée. Moi, je suis aux anges j’ai trouvé la perle rare.

De quoi parle-t-elle donc? Si nous cherchons un trésor, je ne suis pas au courant. Je lui offre l’expression de mon incompréhension.

– Je vois que tu as oublié la conversation que nous avons eue, il y a deux semaines. Et bien, je t’avais dit que je souhaitais une personne pour m’aider dans les tâches quotidiennes. J’ai donc engagé une employée de maison. Elle est parfaite et je suis sûre que tu vas l’adorer. Avec elle, tout est bien rangé, à sa place comme tu aimes. Elle te ressemble parfois dans ses façons de travailler. Tu n’es pas d’accord, mon chéri ?

Un passé au présent

La vie vous réserve parfois d’étranges cadeaux, sans rien avoir cherché. Comme ce matin, où au détour d’une rue, alors que je m’apprêtais à rejoindre mes potes pour aller faire un jogging, j’eus la surprise de tomber sur un ancien camarade de fac, Julien. 

A l’époque, Julien et moi étions, comme qui dirait copains comme cochons. L’un n’allait jamais sans l’autre, à tel point que l’on nous avait surnommés les jumeaux maléfiques. Surnom exagéré de mon point de vue, mais je dois confesser que nous n’étions pas des enfants de chœur.

Et puis, les choses ont légèrement changé entre Julien et moi. Surtout moi.

– Eh Kev, ma parole, mais c’est bien toi, mon vieux. Bon sang, si j’avais imaginé ça ce matin. Je vais prendre un ticket à gratter puisque c’est mon jour de chance.

– Julien, en voilà une surprise. Qu’est-ce que tu fais dans le coin? C’est bien loin de ton ancien quartier. Ah, au fait, plus personne ne m’appelle Kev, c’est Kevin pour tout le monde. J’ai grandi et changé en vingt ans.

 – Oh, poto, qu’est-ce que tu me chantes là. Changé?  Moi, je vois toujours un nez retroussé, un menton en galoche, des cheveux filasses et la paupière droite qui tombe.

Il m’énerve déjà. Près de deux décennies plus tard, c’est tout ce qu’il trouve à me dire. Je me demande bien ce qui a pu nous lier d’amitié, lui et moi.

– Oui, bien sûr. Et aussi, des rides en bonus, là, là et encore là.

– Ça va, ça va. Pas la peine de le prendre ainsi. Je disais ça pour rire, détendre l’atmosphère, je te sens tendu comme un string. Tu prends toujours la mouche aussi vite ? Tu étais plus souple à l’époque …comme une anguille. Tu sais, ces poissons qui ressemblent à des serpents, des serpents venimeux. 

– Bon, passons sur ces enfantillages. Tu fais quoi dans le secteur ? Hein, dis-moi tu me cherches ?

– Te chercher moi ? Allons donc, mais j’ai toujours su où tu créchais.

– Ah oui, fis-je, bien décidé à lui faire dire la raison de sa présence. Tu as toujours su où je vis et tu n’es pas venu me voir avant ce matin ?

– Je ne pouvais pas. Je voulais mais je ne pouvais pas. Je suppose que tu as une petite idée de la raison ?

L’agacement me gagne sérieusement. Mais que cherche-t-il ? Étrange de le voir réapparaître au bout de tant d’années. Julien ? Je l’avais presque effacé de ma mémoire et de ma vie.

– Ne fais pas l’étonné Kev, celui qui a tout oublié. Si ? Alors, je vais devoir te rafraîchir la mémoire.

– Cesse de m’appeler Kev, à la fin. Tu m’as assez fait perdre de temps, j’ai rendez-vous.

– Je vois bien que tu as rendez-vous. J’imagine que tu vas courir dans cette tenue. Moi, aussi, j’aurais bien voulu courir en forêt. Mais je ne pouvais pas. La seule chose permise était de marcher de long en large, gamberger, remâcher sans cesse mes souvenirs. Et j’en ai à la pelle des souvenirs. Tu veux que je te les raconte ?

– Julien, le tour de cette conversation ne me plaît pas. Crache ton venin qu’on en finisse avec cette situation pénible. Que veux-tu ?

– Ce que je veux, CE QUE JE VEUX ? Ce que je voulais plutôt. Je voulais te voir chaque semaine. Je voulais que tu aides ma mère et mon petit frère. Je voulais du soutien pour supporter tout ça. Je voulais te parler pour ne pas crever de solitude. Tu as oublié ce que j’ai fait pour toi, pour que tu aies une belle vie. De nous deux, tu as toujours été le plus brillant, celui qui avait un avenir tout tracé. Moi qu’aurais-je fait ? Un job payé au SMIC, mais toi tu avais un boulevard, une carrière à construire. Au fait, tu fais quoi ? Cadre sup, chef de projet, trader ? Allez, dis-moi !

– Avocat.

– AVOCAT, TU ES AVOCAT. Le destin se fout de ma gueule et toi avec. Je vais en prison à ta place, tu me lâches et toi tu deviens avocat.

– Et alors, Julien, tu aurais voulu que fasse quoi ? Que je dise que c’est moi qui étais au volant de cette voiture, bourré et sous stupéfiants ? C’est ça ? Et bien non, comme tu l’as admis, j’avais un avenir, pas toi. Enfin, tu n’as pas pris perpète non plus, en endossant ma place ? Cinq ans, six max ? Tu as dû faire de sacrées conneries après ça.

Je le sens fou de rage, ses poings serrés trahissent sa haine à mon endroit. Mais, flûte à la fin, je ne l’ai jamais obligé à se dénoncer. Ce fut son choix, pas le mien. 

– OUI, j’ai merdé, j’ai eu quatre ans ferme et sans remise de peine. J’ai tout perdu pour sauver tes fesses, la moindre des choses aurait été de venir me chercher à ma première libération. Peut-être que je n’aurais pas replongé. J’ai fait comme j’ai pu comme survivre. En vérité, ça fait des mois que je surveille tes allées et venues, sans arriver à trouver le courage de t’accoster, toi, avec ta belle montre de luxe, ta Tesla, ton bel appartement dans ce quartier chic de Paris.

– STOP, STOP, STOP. Je ne veux plus rien entendre. Du fric, tu veux du fric ? Tiens, voilà cinquante balles. Prends-les et casse-toi. Je ne veux plus te voir sur ma route, sinon je porte plainte contre toi et j’obtiendrai une ordonnance d’éloignement. Ça ne devrait pas être très compliqué avec ton passé de criminel. N’oublie pas que tu as tué quelqu’un dans cet accident, ma fiancée. Je suis la victime.

– Putain salopard, tu vas me le payer et cher, crois moi.

Au début, ce fut un léger picotement, puis je sentis quelque chose de chaud et épais dans la main que j’ai portée sur le côté gauche de ma poitrine. Je regarde. Elle est si rouge, rouge de mon sang que je vois couler en abondance. Couché sur ce trottoir gris et froid, je regarde celui qui fut comme un frère autrefois, une lame dans sa main.

J’entends hurler des sirènes, crier des passants affolés, de l’agitation dans tous les sens et puis, plus rien.

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Crédit photo

Lennart Mörk, designer, station de métro Tekniska Högskolan, Stockholm (détail)

Copyright photo @annyelleparis

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